Il y eut sans doute des discours solennels, des sourires, des poignées de main et des photos, mais Yvette Jaggi l’avoue sans honte: elle ne garde pas de souvenir précis du 23 juin 1994. Ce jour-là, la socialiste alors syndique de Lausanne reçoit des mains de Juan Antonio Samaranch un drapeau symbolisant le nouveau statut conféré à sa ville par le CIO: celui de capitale olympique. Elle se rappelle par contre de «la réelle chance, de l’honneur» que cela représentait, et de «la grande responsabilité» ressentie en conséquence. Il s’agissait de ne pas se satisfaire d’une inscription ronflante sur une stèle, mais d’en faire quelque chose.

Lausanne n’avait jamais voulu des Jeux olympiques, mais la cité commençait à réaliser ce qu’elle pouvait gagner au jeu de l’olympisme. 

Nouvelle «Maison olympique»

Vingt-cinq ans plus tard, jour pour jour, le CIO va inaugurer dimanche sa nouvelle «Maison olympique», spectaculaire construction de 22 000 mètres carrés sur les rives du Léman. Elle permet de réunir sur un même site les 500 employés de l’instance, jusque-là éparpillés en différents lieux de la ville, et aura coûté 145 millions de francs suisses. Cet investissement considérable est aussi une manière pour le CIO de renouveler ses vœux de mariage avec Lausanne. «L’édification de ce nouveau siège est un geste fort, souligne Grégoire Junod. On ne se lance pas dans un tel chantier pour partir dix ans plus tard.»

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Le syndic actuel connaît précisément la valeur de la présence du Comité international olympique en terres lausannoises. Elle se mesure en retombées économiques (1 milliard de francs annuel pour la Suisse dont un quart pour la ville), en fédérations internationales établies ici pour s’en rapprocher (plus d’une cinquantaine), en emplois générés directement (2000) et indirectement (des milliers). «Et ce n’est pas que du business, précise-t-il. A Lausanne s’est créé tout un écosystème lié au sport, de la pratique populaire à l’élite en passant par la recherche scientifique et l’innovation technologique, sans oublier l’Union mondiale des villes olympiques que je préside. En devenant la capitale olympique, Lausanne est surtout devenue la capitale mondiale du sport.» Yvette Jaggi renchérit: «Grâce à ce statut, Lausanne figure aujourd’hui sur la carte du monde et dans les livres d’histoire. Il y a la Genève internationale, et la Lausanne olympique.»

Aujourd’hui, la «capitale olympique» chérit ce titre, elle le cultive, elle s’en enorgueillit. Mais à l’origine, elle n’a rien fait pour l’obtenir. Elle ne le doit qu’à la cour effrénée que lui ont faite deux hommes éperdument épris d’elle, et a mis du temps, beaucoup de temps avant de se laisser séduire.

L’abstraction olympique

«Il semble que le grand architecte ait eu, en dessinant la Suisse actuelle, comme une arrière-pensée de faciliter l’entraînement de ses créatures»: l’histoire olympique de Lausanne débute par le coup de foudre de Pierre de Coubertin pour le pays en général – ses paysages, sa culture démocratique – et la région lémanique en particulier. Au début du XXe siècle, le baron songe d’abord à organiser les Jeux olympiques – qu’il vient d’arracher à la Grèce antique – de manière permanente en une «Olympie moderne» qu’il projette à Morges, puis à Dorigny. Des contacts sont noués, des plans sont dessinés, mais ses ambitions finissent contrariées par les réalités politiques locales. Il se console en 1915 en exportant à Lausanne le siège du CIO, alors que ses activités sont suspendues à cause de la guerre et que ses membres sont pour la plupart opposés à l’idée.

L’instance déménagera plusieurs fois (Casino de Montbenon, Villa de Mon-Repos, château de Vidy) mais ne quittera plus la ville. Elle demeure pourtant une locataire relativement anonyme. «Pendant longtemps, le CIO était établi à Lausanne mais c’était quelque chose d’abstrait pour les habitants», témoigne Jean-François Pahud, premier conservateur du Musée olympique de 1982 à 2001. «Jusqu’au milieu des années 80, les gens connaissaient les Jeux olympiques, mais le Mouvement olympique, cela ne représentait rien à leurs yeux», confirme Pierre Morath, auteur de l’ouvrage historique Le CIO à Lausanne, 1939-1999 (Cabédita, 2000).

Entre les responsables du CIO qui se soucient peu d’un ancrage local et les autorités du coin qui ne s’intéressent pas trop aux activités de l’organisation, les relations sont fraîches. Voire glaciales, lorsque «madame le directeur» Monique Berlioux, Parisienne ouvertement agacée par le caractère provincial des Lausannois, est aux commandes.

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Un lobbyisme à la vaudoise

Pour les réchauffer, il faudra attendre l’élection en 1980 de Juan Antonio Samaranch. L’Espagnol, alors ambassadeur en Union soviétique, est le premier président du CIO depuis Pierre de Coubertin à poser ses valises en ville (dans une suite du Palace), avec l’idée précise que Lausanne devienne «vraiment la capitale de l’olympisme», ainsi qu’il le formule dès 1982. Il promettra ce titre à Yvette Jaggi lors d’une réception organisée en décembre 1993, quelques mois avant de l’officialiser en public.

Entre-temps, l’homme avait déployé son plan. «D’abord, s’entourer d’une cohorte de personnalités locales à des postes clés, se souvient Jean-François Pahud. Ensuite, multiplier les contacts avec les autorités de la ville, du canton, de la Confédération.» Cela tranche avec les habitudes de ses prédécesseurs. «Les édiles ont été surpris de cette manière de faire, glisse Pierre Morath. Ils étaient jusque-là assez indifférents au fait d’accueillir le CIO. Progressivement et grâce à ce nouveau président proactif, ils ont pris conscience des avantages que cela représentait.»

«Groupe Lausanne»

Juan Antonio Samaranch constitue le «Groupe Lausanne», qui réunit de nombreuses personnalités de différents horizons, pour permettre au CIO de s’intégrer de manière toujours plus profonde dans la vie locale. Des discussions de ce comité informel naissent la Semaine olympique (première manifestation publique liée au CIO à Lausanne en février 1982) et les 20 kilomètres de Lausanne, mais aussi l’ambition d’accueillir des compétitions sportives d’envergure. «Le projet était que le CIO ne soit pas un organe simplement établi en ville mais qu’il en imprègne l’esprit, résume Jean-François Pahud. Il fallait nourrir le lien entre Lausanne et le monde du sport.»

Yvette Jaggi devient syndique en 1990. En dix ans à se côtoyer, son prédécesseur Paul-René Martin et Juan Antonio Samaranch étaient devenus proches, presque intimes. Elle fait plutôt partie des sceptiques de la chose olympique. Elle a compté parmi les opposants au projet d’organiser les JO 1994 à Lausanne. Aujourd’hui, elle balaie d’une joyeuse vaudoiserie la question de son changement d’opinion personnelle au sujet du CIO: «Au départ, j’étais moins contre, et après j’étais plus pour…» Puis elle développe: «Ce qui m’a vraiment convaincue, c’est le projet d’un musée. Un siège social, c’est intéressant, mais un musée signifie davantage: on va venir du monde entier le visiter et cela marque une vraie volonté d’appartenir à la cité.»

La crainte d’un départ

Aujourd’hui, les réticences se sont envolées. Fait rare dans le Pays de Vaud, le projet de nouvelle Maison olympique n’a pas fait l’objet de la moindre opposition. Mais dans les années 90, c’était encore différent. «L’implantation du Musée olympique aura été un casse-tête, se remémore son créateur, Jean-François Pahud. Le CIO avait déjà la vision d’un bâtiment qui regroupe tout, y compris ses services administratifs, mais cela demandait beaucoup d’espace, et la ville était réticente. Pour limiter la taille de la construction, nous avons donc utilisé les sous-sols. Et vous savez quoi? Une fois le bâtiment achevé, les mêmes qui s’étaient battus pour qu’il ne soit pas trop grand venaient me dire: «C’est dommage, il n’est pas très visible, votre musée…»

La relation vit un moment charnière. Celui où la ville de Lausanne prend conscience de l’atout qu’elle possède avec le CIO. Et donc de ce qu’elle peut perdre, alors que le «Lausannois» Juan Antonio Samaranch s’apprête à remettre le flambeau olympique à un nouveau président, le Belge Jacques Rogge.

«Un groupe de travail a été fondé pour réfléchir à une stratégie qui retiendrait le CIO de quitter Lausanne, raconte Pierre Morath, alors jeune historien qui fut convoqué pour donner des idées. J’ai formulé un conseil très simple: pendant des années, la ville avait snobé le CIO, ensuite elle s’était laissé séduire par Samaranch, et il fallait maintenant prendre les devants dans le couple. Montrer que l’union faisait sens pour les deux parties.»

En attendant les JO de la jeunesse

Juan Antonio Samaranch divisera l’opinion jusqu’au bout. Certains politiciens locaux ne parviendront jamais à oublier son passé franquiste. La municipalité renoncera à le faire bourgeois d’honneur, et lorsqu’elle lui remettra symboliquement les clés de la ville en 2001, la cérémonie sera perturbée par une manifestation syndicaliste. Par contre, Lausanne acceptera pleinement l’héritage olympique de l’Espagnol, et choiera ses successeurs.

«Les relations que nous entretenons avec le CIO et en particulier Thomas Bach sont excellentes, souligne Grégoire Junod. Il est souvent en ville et ne se prive pas de venir participer ou remettre les médailles lors de courses populaires, car il est conscient de l’importance d’un ancrage local.» Rencontré cette semaine dans la nouvelle Maison olympique, le président allemand du CIO confirme. «De nombreuses villes seraient heureuses d’accueillir notre organisation. Parfois, lors de réunions, certaines tentent une petite approche. Alors nous les écoutons poliment, nous les remercions pour leur intérêt. Et nous continuons de développer notre engagement à Lausanne.»

La ville s’apprête à accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse début 2020. Et pour les «vrais» JO, qui sait? «Il n’en est pas question aujourd’hui, mais il serait absurde de fermer la porte pour toujours. D’ici à une dizaine d’années, avec l’agenda 2020, les Jeux seront sans doute très différents de ce qu’ils ont été ces dernières années», dixit le syndic Grégoire Junod. Mais peu importe: Lausanne sait déjà qu’elle a gagné au jeu de l’olympisme davantage qu’une médaille d’or, ou qu’une inscription ronflante sur une stèle.


Le CIO à Lausanne, en dates

1915 Pierre de Coubertin installe le siège du CIO au Casino de Montbenon.

1925 Le baron cède la présidence de l’instance. Ses successeurs n’habiteront pas à Lausanne.

1968 Déménagement du siège à la Villa Mon-Repos.

1980 Nouveau président du CIO, Juan Antonio Samaranch élit domicile au Lausanne Palace.

1982 Ouverture du Musée olympique dans des locaux provisoires, avenue de Ruchonnet.

1986 Déménagement du siège au château de Vidy.

1993 Inauguration du Musée olympique à Ouchy.

1994 Lausanne devient officiellement capitale olympique.

2019 Inauguration de la nouvelle Maison olympique.

2020 La ville organisera les Jeux olympiques de la jeunesse.