En 1968, la révolte estudiantine gronde, la lutte contre les inégalités raciales s'intensifie, et jamais le sport n'aura si bien fait corps avec son époque. En octobre, aux Jeux olympiques de Mexico, les disciplines se réinventent, les records tombent et le podium devient tribune politique. 50 ans plus tard, «Le Temps» retrace les moments forts de l'événement.

Après lui, le déluge. Au propre comme au figuré. Bob Beamon a tué le concours de saut en longueur des Jeux olympiques de 1968, le 18 octobre, juste avant qu’un violent orage n’éclate sur Mexico, et il a peut-être même tué le saut en longueur dans le même élan. Ni lui ni sa discipline ne se remirent complètement de ce record du monde hors norme, 55 cm de mieux que la précédente marque, un bond si extravagant qu’il fallut chercher un vieux décamètre à ruban pour en prendre l’exacte mesure. Les 8,90 m de Beamon devinrent instantanément mythiques, et le demeurent encore aujourd’hui, même si Mike Powell a finalement fait mieux en 1991 (8,95 m).

Au panthéon du sport, Bob Beamon côtoie Mohamed Ali, Pelé, Michael Jordan, Eddy Merckx, Diego Maradona, Ayrton Senna, Michael Phelps, Roger Federer. Des champions d’exception, tous multi-couronnés au sortir de carrières longues et fructueuses. La notoriété de Beamon ne tient qu’à une seule compétition, et même à un seul saut.

Tout est irréel dans le récit du plus fabuleux exploit de l’histoire de l’athlétisme moderne. A la veille d’entrer dans l’histoire, Bob Beamon, 22 ans, étudiant en économie de l’Université du Texas, est encore un athlète en devenir et un jeune homme qui cherche sa voie. Il brille surtout en basketball mais son entraîneur l’a convaincu de persévérer dans les fosses de sable. Son allure longiligne (1,91 m, 68 kg) l’a amené à développer un style où il marche dans l’air plus qu’il ne saute.

Il a réalisé une bonne saison 68 mais n’arrive à Mexico qu’en outsider. Les favoris sont le Gallois Lynn Davis, champion olympique en titre, le Soviétique Igor Ter-Ovanessian et l’Américain Ralph Boston, codétenteurs du record du monde (8,35 m). Beamon a failli ne pas participer à la finale. La veille en qualification, il a mordu ses deux premiers sauts. Ralph Boston, qui estime que son jeune compatriote a les capacités pour un jour sauter à 8,60 m, lui a recommandé «d’assurer» en reculant ses marques. Les sanctions contre Tommie Smith et John Carlos, exclus du village olympiques après leur manifestation lors de la remise des médailles du 200 m, l’ont également ébranlé.

Le soir, il est allé s’enfiler quelques tequilas, pour oublier ses déboires. Il vient de perdre sa bourse d’études à El Paso pour avoir participé, avec d’autres étudiants noirs, au boycott d’une rencontre contre une école mormone pratiquant la discrimination raciale. Pour ne rien arranger, son mariage bat de l’aile.

Le 18 octobre, alors que l’orage menace déjà, il est le premier à s’élancer. L’examen minutieux des films d’époque révèle que sa course d’élan, souple, rythmée, comporte 19 foulées et le dépose en six secondes exactement sur la planche d’appel. Il s’élève jusqu’à 1,82 m, effectue un étonnant ciseau qui semble déchirer l’air raréfié de Mexico, ramène ses jambes le plus tard possible et, emporté par son élan, prolonge sa réception de deux petits bonds.

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Le saut en longueur est partiellement une discipline de vitesse. La course d’élan y tient une part déterminante. A Mexico, tous les records du sprint furent battus, y compris sur les haies et dans les relais. Mais Beamon fait la différence à l’impulsion et à la réception. Il assouplit sa dernière foulée avant de frapper la planche, transférant ainsi le maximum d’énergie vers l’avant et non vers le sol. Son ramené est si parfait et sa vitesse encore si grande qu’il ne tombe pas en arrière sur les fesses mais bascule vers l’avant.

Il est allé loin, c’est évident, et même au-delà des réglages des appareils de mesure. Les vestes rouges des officiels s’affairent dans le sable. Beamon trottine, roule des épaules pour essayer de se décontracter. Lorsque le verdict apparaît, il ne comprend pas. Il faut que Ralph Boston lui «traduise» les 8,90 m en mesure anglaise (29 pieds, 2 pouces) pour qu’il libère joie, rage et tension accumulées. Tout se vide alors à l’unisson: nuages, tribunes, ambitions. «Nous sommes des enfants à côté», lâche Ter-Ovanessian. «Tu as détruit cette épreuve», lance Lynn Davis, entre reproche et admiration.

Beamon se sent mal, demande un café. «Je crois que je vais être malade. J’ai peut-être tué les autres au premier coup, mais ça m’a tué aussi», confie-t-il à Guy Lagorce, de L’Equipe. Plus personne dans le concours ne fera ensuite mieux que 8,19 m. Bob Beamon saute à 8,04 m, mord une troisième tentative, puis en reste là. Il ne sautera plus jamais au-delà de 8,20 m, ne percera jamais dans le basketball.

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Les 8,13 m de Jesse Owens avaient tenu vingt-cinq ans. Les 8,90 m de Beamon tiendront vingt-trois ans, jusqu’en 1991, sous les assauts conjugués de Carl Lewis (8,87 m, plus un saut non validé à 8,91 m) et de Mike Powell (8,95 m) lors des Mondiaux de Tokyo. En 1995 à Sestrières, le Cubain Ivan Pedroso croira avoir fait mieux: 8,96 m, avec un vent mesuré à +1,2 mètre par seconde. Après enquête, le record est invalidé; un officiel italien s’est posté devant l’anémomètre avant chacun des six sauts de Pedroso.

Mais n’y avait-il pas également trop de vent, le 18 octobre 1968, lors du saut de Bob Beamon? A Mexico, six records furent battus en 24 heures avec à chaque fois la limite maximale autorisée, soit 2 mètres de vent favorable par seconde. Etrange coïncidence… En 1999, Boris Acquadro confiait au Temps qu’Antoine Blondin, le grand chroniqueur, qui était assis à côté de lui, n’y croyait pas. «Il m’a dit: «Tu es naïf. Il y avait plus de 2 mètres de vent favorable, mais personne n’a jamais osé dire quoi que ce soit.» Avec le recul, je me dis qu’il avait peut-être raison.»