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Trois supporters de l'Ecossais Andy Murray, lors de son match du deuxième tour contre le Russe Andreï Rublev, le 18 janvier à l'Open d'Australie

Tennis

A l'Open d'Australie, l'attrait hors d'âge du tournoi

Sous ses atours modernes et sportifs, l’Open d’Australie perpétue les codes des joutes du Moyen Age. Et fait des joueurs de tennis des chevaliers modernes

A nouvel an, œil neuf. Puisque l’Open d’Australie n’a pas encore vraiment débuté, profitons-en pour planter un peu mieux le décor. Et observer d’abord le tournoi pour ce qu’il est: un tournoi. C’est-à-dire la réunion de tous les meilleurs jusqu’à la désignation, par élimination successive, d’un champion.

Des quatre grandes formes d’organisation de compétitions sportives (les autres sont: le championnat, la course, le concours), le tournoi est peut-être la plus codifiée, la plus symbolique. On y respecte les trois unités du théâtre classique (lieu, temps, action) et son déroulement couperet orchestre un lent mais imparable crescendo vers le dénouement final.

Comme les vieilles joutes

Après trois jours, ceci est encore de la musique d’avenir. Pour le moment, le tournoi est encore dans le passé, en ce sens qu’il reproduit les codes édictés voici des siècles par les joutes du Moyen Age. Les joueurs de tennis sont les chevaliers des temps modernes. Babolat et Wilson ont remplacé Durandal ou Excalibur, les logos des sponsors font office de blasons, mais les sacs sont trop gros pour ne pas être des boucliers, et c’est le même panache blanc dans la nuque de Federer, la même armure qui protège «Iron Stan», la même noblesse de sang qui rend Nadal sans peur et sans reproche.

La descendance est directe. Le tennis vient du jeu de paume, importé en Angleterre par le duc d’Orléans lorsqu’il fut fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, et qui s’y adonna assidûment pendant vingt ans. On sait encore y honorer l’amour courtois, puisque aujourd’hui comme naguère, les belles se pâment dans les loges. On ne décoche plus que des aces, non des flèches. Mais Björn Borg a épousé une Marianne et eu un fils prénommé Robin.

Il faut un tableau et une coupe

Un tournoi, c’est aussi deux ingrédients indispensables: un tableau et une coupe. Le chemin et le but. L’un et l’autre sont exposés aux abords du stade. Lequel des inscrits sera-t-il capable de suffisamment de prouesses pour éviter les pièges du premier et soulever la seconde? Une légende prétend que, comme le saint Graal, la coupe se dérobera à celui qui portera le regard sur le tableau. «C’est un mythe! Tout le monde le fait», admet Severin Lüthi, l’entraîneur de Roger Federer. «On le regarde tous, on sait tous qui sont nos adversaires potentiels», confirme dans un sourire Stan Wawrinka.

Le public en est à choisir ses favoris. On se presse autour du court N°18 où s’entraîne l’Allemand Alexander Zverev. Jeune, son fin visage encadré de longues boucles blondes, il ressemble à un page. Mais sa réputation naissante est encore fragile. Passe Rafael Nadal, entouré d’une solide escorte policière, et tous les regards se détournent. Ici, il y a ceux qui déambulent seuls, ceux qui sont entourés de leur garde personnelle (entraîneur, masseur, sparing, copine), ceux qui ne peuvent pas mettre un pied dehors.

C’est ce qui m’a le plus manqué: ne plus être là, ne plus voir tous ces visages que je côtoie depuis vingt ans.

Roger Federer

Tous sont venus à Melbourne pour en découdre (il ne manque que Juan Martin Del Potro) et essayer d’améliorer ou de conserver leur statut. Quelle autre situation peut-elle ainsi mettre en présence les 128 meilleurs mondiaux d’une même activité? Cette profusion et cette promiscuité procurent un sentiment unique dont Roger Federer a été sevré durant ses six mois d’absence. «C’est ce qui m’a le plus manqué: ne plus être là, ne plus voir tous ces visages que je côtoie depuis vingt ans», disait-il en ouverture.

Le contexte du tournoi crée aussi de la curiosité et une certaine méfiance. Dans les parties réservées aux joueurs, le players' lounge, sorte d’antichambre, et le vestiaire, dont le nom anglais («locker room», la pièce des casiers) traduit bien tout le mystère, on se jauge à distance, on se soupèse du regard. On scrute un détail, on évalue les nouveaux.

Dans un sport comme le tennis, chacun doit trouver la réponse en lui.

Timea Bacsinszky

Timea Bacsinszky a senti le changement des regards portés sur soi. «Cela arrive chaque fois qu’une joueuse émerge ou enchaîne les bons résultats», observe-t-elle. Elle ne l’a pas forcément bien vécu. «Ce n’est pas forcément que l’on devienne mieux considérée, on est observée parce que les autres se disent qu’on a forcément un truc, quelque chose dont on pourrait s’inspirer. Mais c’est idiot: dans un sport comme le tennis, chacun doit trouver la réponse en lui.»

Un système autocentré

Ce n’est pas la tendance, à en croire le Français Patrick Mouratoglou. «On s’épie beaucoup, on se copie, expliquait récemment l’entraîneur de Serena Williams à la Tribune de Genève. Ce milieu fonctionne beaucoup par mode.» Comme tous les systèmes autocentrés, le tournoi fonctionne en vase clos et porte en lui les germes de ses propres dérives. Cela s’estompera lorsque les choses sérieuses commenceront, c’est-à-dire maintenant.

Comme au temps jadis, les mœurs sont brutales: 50% de perte, chaque tour. Ceux qui subsistent, qui survivent, s’en nourrissent. «J’aime ce moment où le vestiaire se vide, avouait à Roland-Garros le Belge David Goffin. Moins il y a de monde, plus on se sent fort.» A la fin, il n’en restera qu’un. C’est la loi du tournoi, depuis le fond des âges jusqu’à dimanche prochain.


A propos de l’Open d’Australie

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