Reportage

L’Open d’Australie est le Paléo du tennis

Seul tournoi du Grand Chelem à se disputer en centre-ville et en plein été, Melbourne se voit plus comme un festival global que comme une simple compétition sportive. Ce positionnement a beaucoup fait pour le développement du «plus grand événement annuel organisé dans l’hémisphère Sud»

L’Open d’Australie est le seul tournoi du Grand Chelem à se disputer en plein centre-ville. Alors que Flushing Meadows est excentré dans le Queens, à 40 minutes de Manhattan, Roland-Garros coincé dans le XVIe à une douzaine d’arrêts de métro des Champs-Elysées et Wimbledon – code postal SW19 – perché sur une colline à 11 kilomètres de Westminster, il suffit de sept minutes de marche pour rallier la Rod Laver Arena depuis la gare centrale de Flinders Station.

Ici, pas de longues files d’attente, pas de trottoirs étroits, pas de consignes de sécurité dignes d’un aéroport. La promenade, entre les eaux vertes de la Yarra River et les feuilles effilées des eucalyptus, est un plaisir qui se suffirait à lui-même, mais on croise encore des musiciens de rue, des quiz imprimés sur le mobilier urbain, une grande roue, des troncs sculptés, des statues aborigènes.

«Food, kids, music and tennis»

C’est encore plus festif le soir, lorsque les lumignons des guirlandes électriques se balancent devant les silhouettes des buildings éclairés. Il y a toujours de la musique, des odeurs d’été, des saveurs épicées. L’Open d’Australie ne peut pas être comparé à un autre tournoi du Grand Chelem. S’il fallait faire un lien, ce serait avec le Paléo Festival de Nyon. Même sens de la fête, même souci du détail et de la décoration, même mélange des genres.

On s’attendait à ce que notre proposition hérisse Jo Juler, mais la cheffe marketing du tournoi embrasse sans hésiter notre hypothèse. «Nous sommes un summer festival.» Elle nuancera: bien sûr, le tennis est central. Mais en fin de compte, elle énumère les quatre piliers qui font l’Open d’Australie: «Food, kids, music and tennis. Cela fait partie de la culture australienne, de notre manière de profiter de l’été.»

Il y a toujours une tête d’affiche et une première partie. Nous travaillons avec le plus gros promoteur de concerts du pays

Jo Juler, cheffe marketing de l’Open d’Australie

C’est un peu délicat lorsqu’il fait 40 degrés. Mais le soir venu, c’est d’une telle évidence! Assis sur une couverture ou debout, une bière à la main, des milliers de spectateurs discutent, regardent le match sur un écran géant, discutent encore, vont se chercher des nachos, un souvlaki, une part de pizza ou un fish and chips. Dans les zones VIP, où les chefs étoilés se succèdent en cuisine pour des soirées événements, on carbure au spritz, au champagne ou au vin local partenaire du tournoi. Des enfants courent dans l’obscurité, des amoureux s’enlacent, Nick Kyrgios vient de remporter le premier set au tie-break.

100 000 spectateurs attendus samedi

Chaque jour, deux concerts sont organisés dans le site du Melbourne Park, au sommet d’une petite colline appelée Birrarung Marr. L’entrée est surmontée d’une large banderole indiquant «AO Festival» (AO pour Australian Open). «Il y a toujours une tête d’affiche et une première partie, explique Jo Juler. Nous travaillons avec le plus gros promoteur de concerts du pays. Ces groupes sont ravis de venir jouer ici, pour eux c’est une belle opportunité.»

L’entrée est réservée aux possesseurs d’un ticket «ground pass», qui ne donne pas accès aux trois principaux courts. Le prix varie selon les jours, de 50 à 64 dollars australiens (40 à 49 francs suisses). Tarif unique pour les moins de 14 ans: 5 dollars. Ils devraient être 100 000 ce samedi pour le Coopers Festival du «Middle Saturday», traditionnel point d’orgue de cette quinzaine musicale, avec le concert du David Guetta local.

Il y a quelques années, l’Australian Open était le «quatrième» Grand Chelem, celui que beaucoup de joueurs renonçaient à disputer […]. Aujourd’hui, personne ne voudrait le manquer

Roger Federer

Toutes ces animations ne servent pas qu’à augmenter l’offre proposée aux spectateurs. Elles visent un but précis. «Attirer un nouveau public, plus jeune, reconnaît Jo Juler. Avant, tout le monde ici jouait au tennis. Maintenant, ce n’est plus aussi vrai. Les jeunes ont beaucoup plus de choix et souvent d’autres repères culturels. Ils préfèrent le soccer. Beaucoup ne viendraient pas s’il n’y avait que le tennis.»

«Les gens ici aiment le sport mais le tournoi est fait pour intéresser aussi ceux qui n’aiment pas le tennis», confirme Cody Lynch, le responsable communication de Visit Victoria, l’office de tourisme de l’Etat. L’autre public cible visé ce sont les touristes. En 2017, 40% des 728 000 spectateurs recensés étaient originaires de l’intérieur du pays et de l’étranger (principalement Chine, Nouvelle-Zélande, Japon, Etats-Unis). Selon une étude de l’office de tourisme, ils sont retournés chez eux avec, à 75%, une «très bonne opinion» de Melbourne et de l’Etat de Victoria.

Impact important sur l’économie régionale

Les retombées annuelles directes de l’Open d’Australie pour Melbourne et l’Etat de Victoria sont estimées à 280 millions de dollars australiens (215 millions de francs). «C’est le plus grand événement annuel organisé dans l’hémisphère Sud», n’hésite pas à dire Cody Lynch.

Melbourne accueille également chaque année un Grand Prix de formule 1 autour de l’Albert Park, la plus grande course hippique du pays (Melbourne Cup) sur l’hippodrome de Flemington et la grande finale du Championnat de foot australien, équivalent local du Superbowl disputé au Melbourne Cricket Ground, le plus grand stade d’Australie (100 000 places), qui n’est séparé du centre national de tennis que par une voie ferrée.

L’économie du sport injecte globalement dans l’économie locale une somme estimée à 1,8 milliard de dollars australiens (1,38 milliard de francs). C’est donc une chose sérieuse, dans laquelle l’Etat de Victoria est totalement impliqué. C’est d’ailleurs lui qui possède et gère les installations situées dans Melbourne Park. A titre de comparaison, Roland-Garros et Flushing Meadows appartiennent aux fédérations française et américaine de tennis, Wimbledon au club privé du All England Lawn Tennis and Croquet Club.

L’Etat de Victoria loue la Rod Laver Arena à Tennis Australia durant l’open et à des privés pour des concerts durant le reste de l’année. En 2019, il lancera la troisième phase d’un projet de construction et de développement pour lequel il aura investi sur dix ans 975 millions de dollars (750 millions de francs). Sollicité par Le Temps, auquel il a répondu par e-mail, le ministre des Sports et du tourisme John Eren utilise le terme de «partenariat» pour qualifier les relations entre l’Open d’Australie et l’Etat de Victoria. «L’Open d’Australie, écrit-il, est un rendez-vous majeur dans le calendrier des grands événements de l’Etat de Victoria. […] Il aligne Melbourne avec New York, Londres, Paris.»

«L’endroit où il faut être»

Du point de vue des joueurs, il semble même qu’il les ait dépassés. «Il y a quelques années, se souvient Roger Federer, l’Australian Open était le «quatrième» Grand Chelem, celui que beaucoup de joueurs renonçaient à disputer, parce que c’était trop loin ou à un mauvais moment de la saison. Aujourd’hui, personne ne voudrait le manquer.»

Quand l’acteur américain Will Ferrell est descendu sur le court pour l’interviewer après sa victoire au premier tour, l’intervention fut diversement appréciée mais Roger Federer comprit tout de suite où était le véritable enjeu. «Hollywood descend Down Under[Down Under désignant ici l'Australie] a plaisanté le Bâlois. Il ne croyait pas si bien dire: vendredi, c’est l’acteur américain Will Smith qui a assisté à la victoire du local hero Nick Kyrgios sur Jo-Wilfried Tsonga (7-6 4-6 7-6 7-6). «Nous n’y sommes pour rien, assure Emma Anderson, du service publicité du tournoi.» Il n’empêche: Melbourne semble devenu l’endroit où il faut être, que l’on aime ou non le tennis.

Publicité