C’est ici que tout s’était arrêté, c’est ici que tout recommence, ou presque. Il y a un an, l’Open d’Australie avait été le dernier tournoi du Grand Chelem, et même l’un des derniers tournois à se dérouler dans des conditions normales, même si l’on entendait déjà parler avec insistance d’un virus inconnu venu de Chine. Un an et une semaine plus tard, on a rejoué à Melbourne, avec du public, presque «comme avant».

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D’ordinaire, on ne voit pas le travail qu’il y a en amont, pas plus celui des organisateurs pour pour tout planifier que celui des joueurs pour se préparer. Par la force des choses cette année, la somme invraisemblable des efforts et des moyens consentis pour garantir le tournoi dans un semblant de normalité a occupé les esprits durant des semaines. Dans les têtes, les titres et les tweets, ce ne fut que tests, quarantaine, entraînement, confinement, problèmes, solutions, polémiques, adaptations.

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Après une ultime alerte (un cas positif jeudi dans un hôtel où avaient séjourné une centaine de joueurs), tout le monde en est ressorti sain et sauf, mais pas forcément indemne. Dans ce Melbourne Park ouvert à 17 922 spectateurs répartis dans tous les courts, on perçoit d’abord les changements dans les petits riens du quotidien: la disparition des juges de ligne, remplacés par un système de contrôle instantané qui a aussi tué le «challenge» et l’accompagnement du verdict par les applaudissements du public. On regrettera moins le rituel, désormais interdit pour des raisons sanitaires, de l’épongeage systématique, et son corollaire: le ramasseur de balles réduit à l’état de porte-serviettes.

«Tout le monde pleure»

Les joueurs sont pour certains sortis affaiblis de leur chambre d’hôtel. D’une part, parce qu’ils ont moins pu s’entraîner, au point de voir refleurir dans la paume de leur meilleure main les ampoules typiques du retour de vacances, d’autre part, parce qu’ils ont été privés de leurs repères. Et un joueur de tennis sans repères est un joueur de tennis qui doute, qui a peur. Qui pleure, même. Trois, et non des moindres, l’ont reconnu publiquement.

Vendredi, Sofia Kenin est sortie en larmes du court, après l’avoir sèchement été d’un tournoi préparatoire local, le Yarra Valley Classic, par Garbiñe Muguruza (6-2 6-2 en quart de finale). Le lendemain, l’Américaine avouait aborder avec un grand stress son premier tournoi du Grand Chelem en tant que tenante du titre. «Je dois trouver une manière de gérer mes émotions durant l’Open d’Australie. Mes adversaires n’auront pas la pression face à moi et vont sans doute jouer mieux que d’habitude. Je dois m’y préparer…»

La nervosité a également gagné une joueuse au profil similaire (Nord-Américaine originaire d’Europe de l’Est, titrée très jeune, souvent blessée depuis). La Canadienne Bianca Andreescu a passé difficilement le premier tour face à la Roumaine Mihaela Buzarnescu (6-2 4-6 6-3) et ne s’en est pas cachée. «J’étais très, très nerveuse. La nuit dernière, j’ai pleuré, je n’ai pas peur de le dire car tout le monde pleure parfois.» La pression sur ses épaules a été accentuée lorsqu’elle s’est retirée d’une épreuve préparatoire, générant des spéculations sur son état de santé. Lundi, Bianca Andreescu a accueilli la victoire comme «un soulagement».

«On puise vraiment en ce moment»

Un sentiment que ne connaît pas Gaël Monfils. Le Français a subi une nouvelle désillusion au premier tour, battu en cinq sets par le Finlandais Emil Ruusuvuori (3-6 6-4 7-5 3-6 6-3), sa septième défaite consécutive depuis février 2020. Totalement désemparé, Monfils a craqué en conférence de presse, les yeux pleins de larmes et le regard fuyant. «Je ne me sens pas bien, ça se voit…» Il y a dans son cas le désarroi classique du joueur à la recherche de son tennis («J’ai zéro confiance») mais le contexte n’aide pas. Seul face à des écrans dans une salle de presse vide, battu par son partenaire d’entraînement durant la quarantaine, il en devient un brin parano: «Je me sens jugé. Je suis déjà à terre, ne me tirez pas dessus…»

Alors que Benoît Paire, lui aussi éliminé d’entrée (par le Biélorusse Egor Gerasimov, 6-2 2-6 7-6 7-5) mais plus proche de la crise de nerfs que de la crise de larmes, pestait contre «un tournoi de merde» après avoir perdu sa forme et son calme durant sa quarantaine stricte («J’ai passé quatorze jours dans mon lit»), leur compatriote Alizé Cornet a tenté d’expliquer ces tensions incontrôlées qui sortent subitement. «Gaël [Monfils] n’est pas coutumier de ça. Cela prouve vraiment à quel point on puise en ce moment, moralement et physiquement. Ce n’est pas se plaindre que de dire que c’est dur. Honnêtement, j’ai le moral à zéro depuis un mois, j’ai beaucoup pleuré ces derniers temps.»

Alizé Cornet a remporté son match contre la Russe Valeria Savinykh (6-2 4-6 7-6) après un super tie-break qui lui a coûté «dix ans de vie» mais dont elle s’est sortie parce qu’elle ne voulait pas «avoir fait tout ça pour perdre au premier tour». La solution pour ne pas pleurer à la fin est peut-être de pleurer au début. Dans le New York Times, Sofia Kenin a reconnu avoir pleuré «l’an dernier ici à Melbourne avant chaque match». Jusqu’à la victoire.