Tennis

A l'Open d'Autralie, des joueurs très bien servis

La dotation offerte aux joueurs de l'Open d'Australie a plus que doublé en six ans. Un phénomène que l’on constate aussi dans les autres tournois majeurs, où l’on paie grassement les stars du jeu pour s’assurer leur présence

Le sport a son propre univers financier, ses propres codes économiques. Afin de mieux les comprendre, Le Temps consacre des articles réguliers à la thématique du sport business. Chaque mois, retrouvez nos enquêtes, portraits, reportages ou analyses sur ces liens qui unissent le sport et l'argent.

Prise dans sa globalité, l’économie du tennis professionnel n’est pas spécialement florissante, mais ce n’est pas la première chose qui saute aux yeux lorsque l’on déambule dans Flinders Park, cadre assez idyllique du premier Grand Chelem de la saison: l’Open d’Australie. Le site ne cesse de se développer. A chaque année sa nouveauté: un nouveau court couvert, un nouveau centre administratif, un nouveau bâtiment pour les joueurs. En bon gestionnaire, Tennis Australia investit dans la pierre et le développement futur de son produit phare.

La fédération australienne, organisatrice de l’épreuve, n’oublie pas de remercier les joueurs. «Ce sont eux les vraies stars du spectacle», a rappelé ce week-end le directeur du tournoi, Craig Tiley. Eux qui font venir le public (743 677 spectateurs l’an dernier), les sponsors, les médias, les télés. Et donc eux qui contribuent à faire exploser les recettes. Les Australiens sont bien placés pour sentir le poids des joueurs. De 1978 à 1983, les grandes stars de l’époque (Borg, Vilas, Connors, McEnroe, Lendl, Wilander) boycottèrent le tournoi parce qu’il se jouait très loin, sur herbe et fin décembre. En 1988, l’Open se tint en janvier, à Melbourne, sur dur, et commença enfin à justifier son statut de quatrième Grand Chelem.

Il se murmure que Tennis Australia dut payer pour cela. Aujourd’hui, aucun joueur ne manquerait le premier rendez-vous de l’année, mais les organisateurs y mettent quand même les moyens. La dotation (prize money) de l’Open d’Australie a été multipliée par 3,5 depuis 2001 et a même plus que doublé en six ans. Elle atteint cette année un total de 62,5 millions de dollars australiens (44,18 millions de francs suisses), 14% de hausse depuis l’an dernier. Cette bourse record s’explique par la hausse générale des recettes du tournoi. Le budget général de ce dernier, de 186 millions de dollars australiens en 2013, a bondi à 320 millions en 2017. Au printemps 2018, la société Nine Entertainment Co. s’est engagée pour six ans et 60 millions de dollars australiens par an pour produire les images du tournoi sur la période 2019-2024.

Lire aussi: Le tennis fait de vilains vieux, sauf Federer

Le Big 3 sur une autre planète

Changez de devises, passez à l’euro, à la livre sterling ou au dollar américain et vous obtiendrez les mêmes indicateurs de développement pour Roland-Garros, Wimbledon et l’US Open. Tous ont significativement augmenté leur prize money ces dernières années: +10% à Roland-Garros en 2018 (après une augmentation de 12% en 2017), +7,6% de mieux à Wimbledon, +5% à l’US Open qui, avec 53 millions de dollars (53 millions de francs), propose la plus grosse dotation du circuit (45 millions de francs suisses à Paris et à Londres). Tous respectent désormais une parfaite égalité entre hommes et femmes. A l’étage en dessous, les dotations des tournois de la catégorie Masters 1000 ont augmenté de 14% lors des trois dernières années.

En quelques années, le tennis a donc propulsé ses stars dans une autre dimension financière. A la fin des années 1960, Rod Laver fut le premier joueur à plus de 1 million de dollars de gains, John McEnroe franchit la barrière des 10 millions au milieu des années 1980. En juin 2016, Novak Djokovic passa le cap des 100 millions de dollars. Un total qu’il a augmenté de 25%, soit 125 millions, dans les dix-huit mois qui ont suivi. Roger Federer et Rafael Nadal (qui suivent aux alentours de 120 millions de dollars de gains) sont avec l’actuel numéro un mondial les trois seuls joueurs de l’histoire du tennis à avoir remporté plus de 100 millions de dollars de gains (montants avant impôts mais hors garanties – des primes de participation qui ne disent pas leur nom –, exhibitions, contrats publicitaires, bonus des sponsors). Le phénomène est identique dans le tennis féminin, où huit des dix joueuses ayant amassé le plus de gains sont encore en activité.

Distribution un peu plus égalitaire

Cette manne financière est très inégalement répartie. En 2016, les joueurs du top 10 raflaient 50% du prize money total, le top 3 (Federer, Nadal et Djokovic) 25%. Une dérive que la tendance actuelle s’efforce de combler. Depuis quelques années, les plus fortes augmentations du prize money concernent les qualifications, les premiers tours et le double. A Melbourne, une défaite au premier tour du tableau principal rapportera l’équivalent de 53 000 francs suisses, 25% de plus que l’an dernier. Le Schaffhousois Henri Laaksonen, vainqueur lundi du Bosnien Mirza Basic (6-4 7-6 4-6 6-3), a bien choisi son moment pour passer enfin un premier tour en Grand Chelem. Issu des qualifications, ce joueur modeste, actuel 166e mondial, qui avait «60 000 francs de dettes en mai 2018», est assuré de toucher au minimum 74 000 francs suisses. En 2015, il lui aurait fallu attendre les huitièmes de finale pour recevoir la même somme.

Lire également: Open d'Australie : trois Suisses et un chemin de croix

Cette revalorisation des smicards du tennis est l’un des souhaits de la fédération internationale (ITF), qui a modifié cet hiver la structure des tournois professionnels (les tournois dits de développement) de manière à, d’une part, réduire le nombre de joueurs (estimé à 14 000 par l’ITF) qui tentent leur chance dans les tournois professionnels et, d’autre part, à permettre à davantage de joueurs de vivre du tennis. Souvent soupçonné de gloutonnerie, Novak Djokovic, le président du conseil des joueurs, a rappelé dimanche en conférence de presse que «les meilleurs joueurs ne s’intéressent pas qu’à eux-mêmes. Le prize money pour les premiers tours ou les qualifications a beaucoup augmenté et c’est quelque chose pour lequel nous nous battons. Nous pensons que plus de joueurs doivent pouvoir vivre décemment de leur métier, travailler avec une équipe complète, voyager dans de bonnes conditions.» A terme, ce sont aussi l’intérêt des compétitions, l’émergence d’une vraie concurrence, l’apparition de nouvelles têtes qui sont en jeu. Et, avec eux, la bonne santé croissante des tournois du Grand Chelem.

Publicité