Le public de l'Evian Masters est fin connaisseur. Il respecte le poids de l'histoire et sait rendre hommage aux championnes qui l'ont écrite. Sous les panamas et les visières d'initiés, des murmures de satisfaction s'élèvent pour saluer chacun des drives mécaniques d'Annika Sörenstam (37ans, No 2 mondiale). Dans le cadre idyllique de la station thermale, les derniers pas de la Suédoise sont escortés avec dévotion par des grappes serrées de supporters. Celle qui a dominé le golf féminin pendant une décennie raccrochera ses clubs à la fin de la saison. Alors, le public guette la star, la couve du regard comme pour l'immortaliser. Jeudi, à l'occasion d'un premier tour disputé en compagnie de ses compatriotes Helen Alfredson (43 ans) et Catrin Nilsmark (40 ans), il lui est resté fidèle le temps d'un aller. Mais, signe des temps, la foule a préféré reprendre le chemin du club-house en compagnie de la numéro un mondiale Lorena Ochoa (26 ans) et de la tenante du titre Natalie Gulbis (25 ans); têtes d'affiche d'une nouvelle vague séduisante.

Huitante-huit victoires en tournoi, dont 10 Majeurs, ornées d'un total de gains supérieur à 22 millions de dollars, le palmarès d'Annika Sörenstam en dit long sur la perte que va subir le monde du golf féminin. Ce qu'il ne dit pas, c'est l'héritage que va laisser la championne à son sport. Modeste, presque timide, la Suédoise a traversé quinze ans de carrière sans frasques, tout entière concentrée sur son jeu. Rigueur et ténacité sont les mots qui reviennent le plus souvent pour décrire celle qui a marqué son époque et décidé de partir au sommet de son art.

«Sörenstam s'est astreinte à un programme de musculation quasi obsessionnel», confie Pierre-Michel Bonnot, le monsieur golf de L'Equipe. «Elle a incarné un virage vers le professionnalisme et une recherche physique censée combler le déficit de poids rencontré par les femmes dans leur jeu long.» La mécanique de précision de son swing rappelle celui du métronome Nick Faldo. Puissant et invariablement rectiligne, le drive est ensuite fructifié par un jeu d'approche qui privilégie le pourcentage au coup d'éclat. Seule extravagance avouée, Annika Sörenstam aime échanger des recettes de cuisine entre les trous. Un exutoire désuet mais efficace, gardien de la solidité mentale du plus riche palmarès de l'histoire.

La postérité ne dit pas encore si Lorena Ochoa est un cordon-bleu. En revanche, la facilité presque insolente de la Mexicaine a déjà conquis tous les amateurs de beau jeu. Swing tout en relâchement, deuxième coup scotché au green et putting délicat, la numéro un mondiale est entrée dans le tournoi par la grande porte en bouclant son premier tour en tête (-7). «Ochoa possède une approche plus naturelle, plus instinctive du swing», confie Olivier Léglise, coach de la Française Gladys Nocera. «Alors que l'école suédoise s'est construite sur le physique, que celle américaine est de tradition technique, Ochoa travaille plus sur les sensations.» Sous ses allures d'étudiante rangée, la Mexicaine de 27 ans ferait presque figure de poids plume par rapport à la carrure d'Alfredsson ou les épaules de Sörenstam. Pierre-Michel Bonnot précise: «Le golf est une constante recherche d'équilibre entre le corps et l'esprit, le grand et le petit jeu. Actuellement, Ochoa présente le meilleur rapport poids/puissance de drive du circuit. Preuve qu'elle a trouvé son équilibre à travers le relâchement.» Longtemps, la joueuse a couru après un titre à la hauteur de son talent. En gagnant le British Open 2007 puis le Kraft Nabisco 2008, première levée du Grand Chelem de l'année, elle a prouvé ses qualités de compétitrice et indéniablement amorcé un changement de régime.

Héritière désignée, Lorena Ochoa n'en doit pas moins faire face à une vague de concurrentes aux dents aussi blanches que longues. Les Américaines Paula Creamer (21 ans, No 4 mondiale) et Natalie Gulbis (25 ans, tenante du titre à Evian) y représentent l'aile glamour. Robe moulante et ruban tricolore dans les cheveux, la seconde attaque les greens avec l'élégance d'une majorette. Chewing-gum aux lèvres, elle arrache ses swings dans une débauche d'énergie communicative. Moins excentrique, l'armada coréenne déferle, elle, sur le circuit avec l'assurance du nombre. Depuis la victoire de Pak Se-ri à l'US Open 1998, le golf féminin y est devenu synonyme d'eldorado. A l'image des jeunes joueuses de tennis en provenance de Russie, de nombreuses apprenties golfeuses coréennes rejoignent les Etats-Unis en quête d'une carrière. Inbee Park (20 ans), gagnante du récent US Open, a suivi la filière. Beaucoup d'autres en feront de même. Pour Olivier Léglise, l'explication est limpide. «Une discipline de fer est à l'origine de leur progression. Elles possèdent une technique efficace et sans fioritures, assortie d'un investissement mental total.» Une formule à succès. Elles sont déjà sept parmi les 20 premières mondiales.

Depuis deux jours, l'Evian Masters met en scène une passe d'armes passionnante. Bientôt laissé vacant par Annika Sörenstam, le trône de première dame du golf planétaire appartient déjà, mathématiquement, à Lorena Ochoa. Mais de nombreux observateurs rêvent d'un dernier duel, passation de pouvoir symbolique entre deux époques et deux styles.