Lorenzo Sanz a été président du Real Madrid entre 1995 et 2000. Sous son règne, ce club mythique a gagné à deux reprises la Ligue des champions. Nostalgique de football, malgré sa non-réélection à la présidence du club «merengue», ce magnat de l'immobilier en Espagne a décidé d'injecter de l'argent dans ce sport, mais en Suisse. Depuis le début de l'ère Marc Roger au Servette FC, il a ainsi investi 3,5 millions d'euros (5,3 millions de francs) dans le club genevois via sa holding madrilène Renfisa. Le Temps l'a rencontré lundi matin dans le bureau de sa société immobilière, au 7 rue Dr. Fleming, dans le quartier de Chamartin, à une centaine de mètres du stade Santiago Bernabeu. Interview exclusive.

Le Temps: Qu'est-ce qui vous passionne dans le championnat suisse de football pour avoir investi 3,5 millions d'euros dans Servette?

Lorenzo Sanz: Je connais bien Marc Roger pour avoir travaillé avec lui quand il était agent de joueurs lorsque j'étais président du Real Madrid. Je l'ai rencontré avec Makelele avec qui, d'ailleurs, je m'entends très bien. J'ai aussi un grand lien d'amitié avec Santos Marquez, un autre agent de joueurs. Quand Marc Roger et Santos Marquez m'ont contacté pour renflouer un club suisse en difficulté, j'ai tout de suite dit oui car je leur fais énormément confiance. C'est une histoire d'amitié. Sans ce lien, je n'aurais jamais investi dans le football de votre pays, et encore moins au Servette.

– Cet investissement n'est donc pas un placement pour gagner de l'argent à long terme ou financer un club afin que des joueurs de talent puissent finir leur carrière ou transiter avec une plus-value?

– Non, vraiment pas. Marc Roger et Santos Marquez m'ont appelé car ils cherchaient désespérément des fonds. J'étais conscient qu'il ne s'agissait pas d'un investissement lucratif. Mais, je ne voulais pas non plus perdre de l'argent. C'est un coup de main, une aide à des amis qui m'ont demandé de faire un geste alors qu'ils étaient dans le besoin.

– Connaissez-vous les performances du Servette dans le championnat suisse?

– Je ne regarde pas vraiment de près les résultats de ce club. On me donne des informations depuis Genève. On m'a dit que l'équipe avait commencé la saison avec six points de retard (trois points en réalité, ndlr) mais qu'elle se situait actuellement au milieu du classement… n'est-ce pas?

– Pas vraiment. Servette vient de perdre son dernier match contre Zurich 2-1. Et l'équipe est à la dernière place du championnat.

– Ah!… (Lorenzo Sanz fronce légèrement ses épais sourcils. Il prend une belle plume bleue et griffonne quelque chose sur une feuille vierge posée sur son bureau.)

– Combien d'argent avez-vous injecté dans le Servette pour aider vos amis?

– Nous nous sommes engagés à verser 5,25 millions d'euros (8 millions de francs). En fait, Marc Roger nous a dit que le club avait une valeur de 26,25 millions d'euros (40 millions de francs) sur la base d'un audit. Une fois ce chiffre connu, nous avons décidé de participer à raison de 20% dans la valeur totale, soit 5,25 millions d'euros. Vu la mauvaise situation financière du club, nous avons déjà envoyé 3,5 millions d'euros à travers ma holding. Il reste donc à payer 1,75 million pour que les comptes soient bons. Mais ce montant est sujet à discussion avec les autres actionnaires car nous avons apporté 1 million de plus sous la forme d'achats de joueurs, ce qui a augmenté la valeur financière du club.

– De quels joueurs voulez-vous parler?

– Je pense aux joueurs chiliens comme Jorge Valdivia. Il y a aussi João Paulo, le Brésilien. Après la pause hivernale, nous allons envoyer Alejandro Alonso au Servette, un excellent technicien qui porte actuellement le maillot de l'équipe argentine d'Huracán. Nous essayons grâce à nos contacts en Amérique latine d'apporter du sang frais dans cette équipe. C'est peut-être un petit scoop, mais Fernando Redondo a failli intégrer Servette cette saison. Finalement, il est resté à Madrid. Mais pour un rien.

– A propos de joueurs, Marc Roger est venu dernièrement vous demander de l'argent pour payer les retards de salaires. Est-ce juste?

– Oui, c'est vrai. Nous lui avons fait une rallonge de 500 000 euros pour couvrir les salaires du mois de septembre.

– Etiez-vous au courant qu'il y avait à nouveau des retards dans le paiement des salaires, mais pour le mois d'octobre cette fois?

– Ah bon, je n'étais pas au courant. Nous avons pourtant déjà envoyé l'argent une fois!… (Lorenzo Sanz grimace. Il reprend sa plume bleue et annote une nouvelle fois sa feuille.)

– Vous avez dit que la confiance était totale avec Marc Roger?

– Oui.

– Saviez-vous que la Fondation du Stade de Genève a adressé jeudi un commandement de payer à l'Office des poursuites de l'arrondissement de Rolle, où réside Marc Roger?

– Non, je ne le savais pas. Ils ne m'ont pas informé depuis la Suisse… (Le visage de Lorenzo Sanz se crispe. Il ferme son poing gauche, écarte la feuille d'un revers de main, prend le combiné blanc du téléphone qui trône sur son bureau et appelle de toute urgence Pascual Gomez, son associé spécialiste des finances et des problèmes juridiques. «Viens vite», lui dit-il. Dix secondes plus tard, Pascual Gomez fait son entrée dans le grand bureau de Lorenzo Sanz.)

– Apparemment, il y a un problème de communication entre les dirigeants du Servette et vous. Pensez-vous que les performances économiques du club sont intéressantes?

– Pascual Gomez: Elles n'étaient pas très bonnes au début, mais on m'a assuré qu'elles s'amélioraient. Servette est au milieu du classement après un départ difficile et l'équipe commence enfin à remplir ses caisses… (sic)

– Vous a-t-on dit qu'à chaque match, Servette perdait de l'argent car les coûts sont supérieurs aux recettes?

– Pascual Gomez: Non. On m'a dit que le club faisait une moyenne de 10 000 spectateurs par match. On m'a dit aussi que la location des salons VIP couvrait à elle seule une grande partie des coûts… (Lorenzo Sanz s'énerve. Il prend son agenda et dit à son associé: «Il faut absolument régler cette histoire. On doit aller à Genève avant la fin du mois pour discuter avec les dirigeants. Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça.» Pascual Gomez s'allume une cigarette. Lorenzo Sanz reprend le téléphone et essaie de joindre Santos Marquez pour obtenir des explications. «Tu ne l'auras pas: il est en Argentine», lui souffle son associé en expirant une volute de fumée.)

– Vous voyez Servette sous une autre lumière avec ces nouveaux éléments. Qu'allez-vous faire?

– Lorenzo Sanz: Je ne comprends pas. C'est une histoire de confiance, et là je me rends compte que les choses prennent une tout autre tournure. Si ça continue comme ça, il faudra se retirer. Depuis que j'ai quitté la présidence du Real Madrid, c'est la première fois que j'investis dans une équipe de football, et en plus à l'étranger. Une chose est sûre, c'est bien la dernière fois. Dans cette affaire, il va falloir changer toute la gestion du Servette. Il y a deux possibilités: on corrige le tir maintenant, ou on sort tout de suite de cette aventure.

– Pascual Gomez: Peut-être que nous avons fait une erreur en étant actionnaire minoritaire. Nous aurions peut-être dû investir dans une équipe en Espagne et contrôler toute l'opération.