Le projet de Super League annoncé dimanche va plus loin que la création d’une ligue presque fermée pour succéder à une ligue déjà plus très ouverte. Au fil des ans, des formules et des réformes, l’UEFA n’a cessé de céder du terrain aux exigences des clubs les plus vindicatifs en multipliant les matchs et en minimisant les risques d’élimination pour les plus gros.

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Surtout, l’Union européenne de football a substitué à la division verticale des débuts (Coupe d’Europe des clubs champions, Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe, Coupe de l’UEFA) une division horizontale: Ligue des champions pour les meilleurs, Europa League pour les moyens et, dès cet été, Conference League pour les autres et les clubs suisses. Le brassage, l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, la méritocratie ou la chance donnée à chacun: ces belles idées existent encore mais à un niveau de plus en plus théorique.

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L’UEFA a fait tout cela dans un but précis: garder le contrôle. Et c’est ce contrôle qu’elle risque de perdre avec la création de la Super League. Les 12 clubs fondateurs ne font pas que se garantir une présence au sein de leur compétition, ils en assurent aussi l’organisation, le mode de financement et la clé de redistribution. En 1956, le journal L’Equipe céda bien vite à l’UEFA l’organisation de la Coupe d’Europe qu’il avait créée un an plus tôt car lancer l’idée lui suffisait. Contrôler le produit, le modeler est aujourd’hui le nerf de cette guerre de sécession.

Un bien public?

Le phénomène n’est pas propre au football, qui fait même plutôt figure d’exception. Beaucoup de fédérations sportives sont aujourd’hui directement concurrencées par des organisateurs privés, parfois totalement étrangers au sport comme les milliardaires Konstantin Grigorishin en natation (International Swimming League) ou Frank McCourt en équitation (Global Champions League), parfois venus d’autres sports comme le footballeur Gerard Piqué, qui a racheté la Coupe Davis de tennis. La concurrence vient également de compétitions qui sont devenues plus puissantes que leur sport, comme les tournois du Grand Chelem en tennis ou le Tour de France en cyclisme, que le groupe L’Equipe n’a pas lâché.

Le risque d’une organisation privée est celui qui accompagne toute logique de privatisation: la recherche d’une réduction des coûts et d’une maximisation des profits. Dans le sport, ce qui coûte est souvent ce qui fait lien social: la formation, l’éducation, l’inclusion. Le danger réside dans cette captation sans contrepartie d’activités que, à tort ou à raison, on considère parfois comme relevant d’un bien public. De nombreux pays européens garantissent la diffusion des grandes finales (Ligue des champions, Coupe du monde) ou des événements patrimoniaux (Tour de France, Wimbledon) sur des médias publics ou accessibles à tous.

«On peut reprocher des choses à l’UEFA, à la FIFA ou au CIO mais ces instances sportives ont quand même à l’esprit le souci de redistribuer pour développer le sport, alors que la finalité de Red Bull, c’est de vendre des cannettes», expliquait la semaine dernière Fabien Ohl, dans le dossier que Le Temps a consacré à l’avenir du sport. Pour le sociologue de l’Université de Lausanne, ces questions sur l’organisation du sport «renvoient aussi à quel type de société nous voulons».