On peut critiquer Cristiano Ronaldo sur beaucoup de points mais pas sur son à-propos ni son sens de l’Histoire. En inscrivant dimanche à Tokyo les trois derniers buts de la victoire difficile (après prolongations) du Real Madrid sur Kashima Antlers en finale de la Coupe du monde des clubs (2-2, 4-2 a.p.), le désormais quadruple Ballon d'or a soigné sa pub sur le marché asiatique et celle de cette compétition superfétatoire dans le reste du monde.

Que le buteur en série du Real Madrid ait dû y aller de son triplé pour mater une équipe japonaise sans références internationales ni réels renforts étrangers et prolonger son invincibilité (désormais 37 matchs sans défaite), voilà qui a dû donner le sourire à Gianni Infantino. La présence en finale des Kashima Antlers – une première pour un club asiatique depuis 2000 – était déjà une bonne nouvelle pour le président de la FIFA. Depuis quelques mois, l’Italo-Valaisan déborde de projets: il milite pour une Coupe du monde à 40 (ou 48) pays, propose un Mondial des clubs à 32 équipes (mais ça sera peut-être finalement 16) disputé au mois de juin à partir de 2019, et, tout récemment, a lancé l’idée d’une Ligue mondiale féminine.

Le centre de gravité du football se déplace en Asie

Les puristes s’étranglent de voir les phases finales censées réunir l’élite accueillir le tout-venant, les techniciens soulignent que l’élargissement (de 16 à 24 équipes) du dernier Championnat d’Europe des nations a amené un public nouveau mais aussi des matchs fermés et des tactiques défensives, les esprits mathématiques se demandent s’il y aura 8 groupes de 6, 12 groupes de 4 ou plutôt 16 groupes de 3 dans cette Coupe du monde à 48 pays, l’Association des clubs européens (ECA) proteste contre cette inflation de matchs supplémentaires, et le reste essaye de comprendre quelle mouche a bien pu piquer le président de la FIFA…

Derrière d’évidentes visées électoralistes (suite à la démission de Sepp Blatter et aux troubles qui ont suivi, il n’a été élu en février 2016 que pour trois ans et s’attelle donc déjà à sa réélection), Gianni Infantino a pris la mesure d’un phénomène que beaucoup, surtout en Europe, méconnaisse ou minimise: de plus en plus, le centre de gravité du football mondial se déplace vers l’Asie. «Le football aujourd’hui, ce n’est pas que l’Europe et l’Amérique du Sud», aime à répéter Gianni Infantino.

Intégrer le plus de monde possible

Ouvrir la Coupe du monde à 8 ou 16 pays de plus (une décision sera prise lors de la prochaine réunion du Conseil de la FIFA, les 9 et 10 janvier prochains à Zurich), c’est faire une place à la Chine, à l’Inde, nains footballistiques mais géants démographiques et économiques. Transformer la Coupe du monde des clubs en un vrai tournoi mondial procède de la même logique: intégrer le plus de monde possible, ceux qui ont l’argent, ceux que cela passionnent et ceux qui ont la crédibilité sportive.

Pas totalement persuadé lui non plus de l’intérêt sportif de son idée, Gianni Infantino souligne que ce Mondial des clubs pourrait remplacer avantageusement les tournées promotionnelles que les grands clubs européens organisent désormais en Amérique du nord et en Asie. «Est-ce qu’il vaut mieux des tournées fatigantes, avec les avions, les fuseaux horaires… ou un tournoi?», a-t-il demandé à La Gazzetta dello Sport.

Pour le moment, n’en déplaise aux Kashima Antlers ou au Tout Puissant Mazembé (finaliste de la Coupe du monde des clubs en 2010), les Européens préfèrent les tournées. Si l’on prend les 32 meilleurs clubs du monde, disent-ils, 25 au moins seront européens. Mais sera-ce encore longtemps le cas?

Développement rapide en Asie, aux Etats-Unis et en Australie

Depuis quelques années, l’Asie, mais aussi les Etats-Unis et l’Australie se développent rapidement. On trouve quatre ligues non européennes dans le top 8 des meilleures moyennes de spectateurs: la Primera Division mexicaine (4e), la Super League chinoise (6e), la MLS américaine (7e) et la Primera Division argentine (8e). L’hiver dernier, le championnat chinois est celui qui a le plus dépensé en transferts de joueurs (340 millions de francs), plus que la Premier League. Le montant de la vente des droits télés a été multiplié en quelques années par 4 au Japon et par 22 en Chine. En Australie, la A-League se développe et comptera bientôt deux nouvelles franchises (un total de 12).

Le cas chinois est le plus spectaculaire. Le développement du football y est quasiment une cause nationale. Désireuse d’organiser la Coupe du monde en 2030 et d'y faire bonne figure, la Chine a entrepris d’édifier une nation de footballeurs: 30 millions d’ici 2020, qui devront jouer dans les écoles et se perfectionner dans les académies: 20 000 sont en construction, ainsi que 70 000 terrains. En attendant, les clubs chinois continuent de proposer des ponts d’or aux joueurs européens. Le Tjanjin Quanjian veut le Napolitain Marek Hamsik et l’Uruguayen Edinson Cavani. Un autre club de Shanghai, Shenhua, propose 44 millions de francs à Carlos Tevez, qui avait accepté de n’en toucher que 2 pour retourner à Boca Juniors.

«Le marché chinois est une menace pour toutes les équipes»

Chelsea et Shanghai SIPG se sont mis d’accord pour le transfert du Brésilien Oscar, qui devrait toucher 22 millions de francs par saison. Trois autres joueurs des Blues (Fabregas, Obi Mikel, Terry) sont dans le viseur des clubs chinois, ce qui a fait dire à leur entraîneur Antonio Conte que «le marché chinois est une menace pour toutes les équipes dans le monde. Pas seulement pour Chelsea.»

En Europe, la situation est par contraste moins idyllique qu’on l’imagine souvent. Même la richissime Premier League a ses soucis. Les audiences depuis le début de la saison sont en baisse de 12% par rapport à la saison précédente. Selon une étude menée en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, seuls 11% des 18-24 ans regardent du sport à la télévision. En France, la chaîne BeIN Sports a perdu plus d’un milliard de francs depuis son lancement en 2012. La Ligue 1 voit une désaffection de ses stades, tout comme la Suisse (1000 spectateurs de moins par match en Super League ce premier tour) et l’Allemagne (qui affiche tout de même la meilleure fréquentation au monde, 42 000 spectateurs par match, contre 44 000 il y a quatre ans).

En Espagne, où aucune chaîne n’a payé les droits de retransmission de l’Euro 2016, la ligue veut pénaliser les clubs qui ne rempliraient pas «au moins à 75%» la tribune latérale opposée aux caméras. Plus grave, 7 clubs de Liga n’ont trouvé aucun sponsor maillot pour la saison.

Les clubs européens financés très largement par des fonds asiatiques

D’une manière générale, les clubs européens vivent déjà très largement des fonds asiatiques. La compagnie aérienne Emirates sponsorise le Real Madrid, le PSG, Hambourg, l’AC Milan, Olympiakos et Benfica. Des fonds qataris possèdent le PSG et soutiennent Barcelone. Abu Dhabi a racheté Manchester City. Leicester City, le champion d’Angleterre, appartient à un Thaïlandais. Des investisseurs chinois ont acquis des clubs italiens (Inter Milan, AC Milan), espagnols (Grenade, Espanyol Barcelone), anglais (Aston Villa, Wolverhampton, West Bromwich Albion) français (Sochaux, Auxerre, Nice), néerlandais (La Haye), tchèque (Slavia Prague). La plupart des gens l’ignorent ou l’oublient; pas Gianni Infantino.