Elle est finie l'époque où une écurie laissait à un pilote débutant le temps de s'installer, de découvrir les circuits et surtout de s'acclimater à l'incroyable complexité de la F1. Aujourd'hui, une équipe, à fortiori si elle représente les intérêts d'un grand constructeur, ne peut plus s'offrir le luxe de «cocooner» ses pilotes. Le retour sur investissement doit se faire dans l'instant. Ainsi, ce week-end, Luciano Burti dispute peut-être, au Brésil, son dernier GP pour le compte de l'écurie Jaguar, ce qui reviendrait à mettre brutalement un terme à son éphémère carrière à ce niveau.

Après seulement deux courses, le débutant n'a pas convaincu ses employeurs. Malgré des milliers de kilomètres parcourus cet hiver en essais libres, Burti souffre de la comparaison avec son expérimenté coéquipier Eddie Irvine. Mais l'Irlandais, dont la nonchalance ne manque pas d'agacer ceux qui le paient royalement, est lui aussi sur la sellette. Pourtant, le cas de Burti est plus complexe et dépasse le simple cadre de la compétition. D'une manière tout à fait objective, même s'il n'a pas fait de miracle en qualifications en Australie et en Malaisie, le jeune Brésilien a eu le mérite de terminer ces deux courses au volant d'une voiture qui était loin d'être la plus performante du plateau. Un poil présomptueux, il considère même avoir fait aussi bien que les deux autres débutants de l'année, Fernando Alonso et Kimi Raikkonen qui ont pourtant ébloui les observateurs.

Pour de simples raisons politiques, il semble toutefois que le cas de Luciano Burti soit déjà réglé. Malgré un contrat qui lui assure de garder sa place jusqu'à la fin de la saison 2001, il sait qu'il est installé dans un siège baquet éjectable. Imposé par l'ancienne équipe dirigeante de l'écurie Jaguar-Ford, qui était encore très influencée par la famille Stewart, ancien propriétaire de l'écurie éponyme, Luciano Burti a vu débarquer l'Américain Bobby Rahal au poste de directeur général, lui même ayant eu la surprise de se voir imposer Niki Lauda, l'ancien champion du monde, comme superviseur des activités sportives du groupe Ford, à qui appartient Jaguar. Pour ajouter à la confusion, l'Espagnol Pedro de la Rosa, éjecté de chez Arrows, a été recruté pour occuper le poste de pilote essayeur, mais avec l'assurance, dit-il, d'être très vite titularisé.

Irvine et Burti sont persuadés que cette hypothèse ne peut pas se concrétiser avant 2002, alors que De la Rosa pense exactement le contraire. Bobby Rahal lui-même qui se voulait rassurant pour les pilotes en place il y a encore quelques semaines a déjà changé de discours. Aujourd'hui il reconnaît que tout est possible en F1. Une façon comme une autre de mettre la pression.

Le temps d'une course, Luciano Burti va pourtant essayer d'oublier ses soucis et l'incertitude de son avenir en F1 pour mieux profiter du plaisir de courir à domicile. «Adolescent, je me souviens avoir assisté aux Grands Prix du Brésil depuis les tribunes et d'y revenir cette année en tant qu'acteur devant mes fans, mes amis et ma famille, est quelque chose que j'attends avec une impatience.» Disputer un GP de F1 dans sa ville natale implique également de multiples sollicitations médiatiques et commerciales dont le pilote aurait aimé se passer, pour mieux se concentrer sur la mise au point de sa machine et sur son pilotage.

Mais c'est aussi cela la vie de pilote. Luciano Burti ne le soupçonnait sans doute pas lorsqu'il a découvert ce sport à 16 ans. Un âge «canonique» en regard des carrières de la plupart des pilotes qui commencent plutôt dès l'age de 10 ans. Mais Burti n'a pas pu échapper à un apprentissage en karting. Plus tard, le timide Brésilien s'est distingué, préférant découvrir le pilotage d'une monoplace dans le lointain championnat néo-zélandais de Formule Ford. Avant d'enfin émigrer, comme la plupart de ses glorieux aînés, en Angleterre. Là, aidé par quelques sponsors brésiliens, il intègre le Paul Stewart Racing. C'est un tournant décisif dans sa carrière. Une fois en F3, Luciano Burti gagne quelques courses, mais ne parvient pas à décrocher le titre malgré deux saisons disputées à ce niveau (1998 et 99). Toujours chouchouté par la famille Stewart, il est désigné pilote d'essais de leur équipe de F1 avant qu'elle ne devienne Jaguar en 2000. L'année dernière, au GP d'Autriche, ce statut lui offre l'opportunité de remplacer au pied levé un Irvine souffrant. Personne n'a conservé de cet intérim un souvenir impérissable. Ainsi, la surprise fut d'autant plus grande de le voir titulariser en compagnie de l'Anglais au sein de l'écurie Jaguar pour la saison 2001. Une intronisation peut-être un peu prématurée.

Mais ce début de saison chaotique a au moins enseigné au débutant brésilien qu'il ne peut compter que sur lui et son talent pour sauver sa place en F1. A Interlagos, Luciano Burti a clairement affirmé ses ambitions. Il veut faire mieux qu'Eddie Irvine et ainsi prouver qu'il mérite de poursuivre l'aventure avec l'écurie Jaguar au-delà du GP du Brésil.