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Lucien Favre a-t-il un problème avec la Coupe d’Europe?

Partout où il est passé, l’entraîneur suisse de l’OGC Nice a fait de l’excellent travail. Sauf dans les compétitions européennes, où ses résultats sont étonnamment quelconques. Ses anciens joueurs tentent de comprendre

Jeudi soir, l’OGC Nice joue son avenir européen à Gelsenkirchen. Les Aiglons doivent battre Schalke 04 pour espérer se qualifier pour les seizièmes de finale de la Ligue Europa. Après quatre journées (sur six) lors de la phase qualificative, la situation est quasi désespérée: Nice est dernier du groupe I, avec 3 points (1 victoire, 3 défaites, 3 buts marqués, 8 encaissés). Pour ce match de la dernière chance, les dirigeants azuréens offrent le billet aux supporters qui feront le déplacement dans la Ruhr.

Ce parcours européen décevant contraste avec un début de saison remarquable en championnat. Nice a perdu trois fois plus souvent en quatre matchs de Ligue Europa qu’en treize journées de Ligue 1. Avec trois points d’avance sur Monaco et Paris-SG et dix sur l’Olympique Lyonnais, le «Gym» (10 victoires, 2 nuls, 1 défaite) est le surprenant leader du championnat de France.

Médiocre en coupes européennes

Ce que vit Nice, d’autres l’éprouvent, comme Leicester cette année. Mais aussi, et c’est plus troublant, les trois précédents clubs dirigés par Lucien Favre. Ce paradoxe est une constance dans le parcours du Vaudois. A l’exception de sa première campagne européenne avec le Servette de Genève en 2001-2002 (élimination en 8e de finale de la Coupe de l’UEFA par le FC Valence après des succès sur Slavia Prague, Real Saragosse et Hertha Berlin), la carrière de Favre est jalonnée de cette même ambivalence: très performant en compétitions nationales, moyen voire médiocre en coupes européennes.

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Statistiquement, Lucien Favre a pris part, totalement ou en partie, à neuf campagnes européennes avec cinq clubs: Servette FC, FC Zurich, Hertha Berlin, Borussia Mönchengladbach, OGC Nice. Son bilan y est de 43% de victoires sur un total de 53 matchs (23 victoires, 15 nuls, 15 défaites). C’est nettement moins bien que son total en carrière: 48% de victoires (sur 539 rencontres).

Des 23 matchs qu’il a gagnés, «Lulu» en comptabilise 10 contre des équipes de faible niveau européen (Ljubjana, St-Patrick, Limassol, Nistru Otaci, Sarajevo). Servette exceptée, ses équipes n’ont battu qu’une fois (sur 9 confrontations) un adversaire issu des six principaux championnats (Marseille, avec le Borussia Mönchengladbach en 2012). Il a raté deux fois le barrage pour accéder à la Ligue des Champions (avec Zurich en 2006 contre Red Bull Salzbourg et avec Gladbach en 2012 contre Dynamo Kiev) et une fois celui donnant droit à l’Europa League (avec Zurich en 2005 contre Bröndby; il se qualifiera en 2009 contre le même adversaire avec Berlin). Depuis la refonte de l’Europa League, Favre n’est jamais allé plus loin que les seizièmes de finale (en 2013 et en 2015 avec Borussia Mönchengladbach, éliminé par Benfica Lisbonne puis le FC Séville).

Un entraîneur «méticuleux à l’extrême»

Incontestablement, il n’obtient pas les mêmes résultats en coupes d’Europe qu’en championnat. Pourquoi? Y a-t-il des raisons structurelles (profil des clubs entraînés et des contingents dirigés), personnelles, stratégiques (accent mis sur le championnat)?

La première hypothèse voudrait que Lucien Favre ne soit pas un entraîneur de coupes, ni de «coups». L’ancien milieu de terrain de Servette Johann Lonfat (de 1998 à 2002) se souvient d’un coach «réfléchi, posé, méticuleux à l’extrême», dont le discours «était toujours axé sur le plan de jeu, la nécessité de rester serein». Peut-être, hasarde Lonfat, «est-ce moins efficace dans un contexte inhabituel comme peut l’être un déplacement à Krasnodar…»

Lucien Favre a tout de même gagné deux coupes – de Suisse certes – avec Servette (2001) et Zurich (2005). Et réussit quelques gros coups, qui se préparent plus tactiquement qu’en gueulant dans les vestiaires. En Bundesliga, il a battu trois fois le Bayern Munich, ce qui n’arrive quasiment jamais à des clubs comme Hertha Berlin ou Mönchengladbach. Avec Nice, il a infligé un 4-0 à Monaco, un 2-0 à Lyon, deux clubs qui tiennent leur rang en Ligue des Champions. Ses équipes savent créer l'exploit. Mais seulement en championnat.

Dans les grandes compétitions, «l'expérience compte»

Autre explication: la jeunesse. Nice est le club avec l’effectif le plus jeune, parmi les équipes des six grands championnats qui disputent la Coupe d’Europe cette saison. Ce qui expliquerait parfois une certaine tendreté. Avec 24 ans et 63 jours de moyenne d’âge, le «Gym» devance le Bayer Leverkusen, formation la plus jeune de Ligue des Champions (24 ans et 95 jours). Or le Bayer s’est qualifié mardi, éliminant Tottenham. «Plus que l’âge, c'est l’expérience qui compte, affine l’attaquant français Alexandre Alphonse, champion de Suisse à Zurich avec Favre en 2006 et 2007 puis en 2009 avec Bernard Challandes. «En 2009, nous gagnons à San Siro en Ligue des Champions parce que l’on avait déjà joué le Milan l’année précédente en Coupe de l’UEFA. Nous avions appris.» Cette saison, six titulaires niçois découvrent la Coupe d’Europe.

Contacté par «Le Temps», Lucien Favre n’a pas voulu faire d’exception à la ligne qu’il s’est fixée depuis le début de saison: pas d’interview hors des conférences de presse. Lors de celle qui suivit la défaite à domicile contre Schalke, mi-septembre, «Lulu» avait ressorti son expression favorite dès qu’il s’agit de l’équipe adverse: «Ouh mais vous vous attendiez à quoi? C’est la Coupe d’Europe! En face, c’est fort…»

«Il a raison, reprend Alexandre Alphonse, aujourd’hui à Servette. Le niveau européen est un cran au dessus, même contre des Tchèques, mêmes contre des clubs inconnus en Russie. C’est dur, il y a des bons joueurs partout. L’année où l’on rate l’Europa League contre Bröndby, leur entraîneur était Michael Laudrup et ils alignaient les deux attaquants de l’équipe de Suède.»

Mais c’était quand même un coup jouable et Favre l’a perdu. L’an dernier, le FC Sion de Didier Tholot a fait mieux en Europa League contre Liverpool, Bordeaux et Rubin Kazan, que Nice cette saison.

«Roder les automatismes»

«Les équipes de Lulu ont besoin de roder les automatismes, explique Xavier Margairaz, milieu de terrain de Lausanne, à Zurich avec Lucien Favre de 2005 à 2007. J’ai souvent pensé que ces matchs à enjeu arrivaient trop tôt pour nous, en début de saison alors que les internationaux revenaient tout juste de vacances. Ce n’était pas le bon timing.»

Au contraire d’Urs Fischer, qui sait que ses 15 points d’avance en Super League ne l’empêcheront pas de chercher un nouveau club si Bâle ne brille pas en Coupe d’Europe, Lucien Favre ne risque rien en cas d’élimination. Nice l’adore et une quatrième défaite à Schalke n’y changera rien. «Ici, les gens sont contents de vivre un super début de saison et d’avoir retrouvé le parfum de la Coupe d’Europe. Nice y a moins de réussite parce que le niveau est plus élevé qu’en championnat; cela pointe le doigt sur les manques de l’équipe, que d’ailleurs Lucien souligne constamment», résume William Humberset, le spécialiste OGC Nice du quotidien «Nice-Matin».

L’Europe a toujours été une récompense

Même son de cloche en Allemagne, constate Alexis Menuge, le correspondant de «L’Equipe» et France Football: «En Bundesliga, personne ne lui a tenu rigueur de ces échecs. Lorsque Mönchengladbach a raté les barrages de Ligue des Champions, Kiev était l’une des deux équipes à éviter. On préfère se souvenir qu’il a fait progresser des équipes de bas de tableau.»

Pour les équipes de Lucien Favre, l’Europe a toujours été une récompense, bien plus qu’un objectif véritable. Sauf à Servette, l’année de l’épopée. «Nous étions remarquablement bien renseignés sur l’adversaire et tous très motivés par la perspective de nous faire connaître à l’étranger, se souvient Johann Lonfat. Un joueur comme Wilson Oruma était méconnaissable par rapport au championnat.»

L’explication tient peut-être dans ce climat bienveillant, dans cette exigence relative du milieu de semaine, qui ne poussent pas à l’exploit. «On ne joue pas pour perdre, aucun entraîneur ne dira jamais ça, nuance Lonfat, mais inconsciemment, il y a peut-être un peu moins de tension, un peu moins d’intensité et les joueurs le sentent. Comme la Coupe d’Europe se joue sur des détails, cela peut suffire. Après la défaite un peu étonnante de Nice contre Salzbourg, on voyait bien que Lucien n’était pas effondré.»

William Humberset le concède à demi-mot lorsqu’il constate que «Nice a gagné tous les matchs qui tiennent à cœur aux supporters: Monaco, l’OM, Saint-Etienne, Lyon.» A choisir, les fans niçois préféreront toujours battre Bastia, qui vient dimanche à l’Allianz Riviera, plutôt que Schalke. Même 0-4.


«Ce que je retiens, c’est qu’il a souvent qualifié des équipes moyennes pour des compétitions européennes»

Aujourd’hui à Young Boys, Steve von Bergen a connu quatre campagnes européennes avec Lucien Favre, deux avec le FC Zurich (2005-2007), deux avec le Hertha Berlin (2008-2010).

Le Temps: Pourquoi Lucien Favre réussit-il mieux en championnat qu’en Coupe d’Europe?

Steve von Bergen: Je peux parler de mes souvenirs. En 2006, en barrages pour la Ligue des champions avec Zurich, il nous manque un but pour aller en prolongations contre Salzbourg. Et il y a notamment cette action où Alhassane Keïta s’arrête de jouer car il pense qu’il est hors-jeu, alors que non… Les statistiques disent peut-être que Lucien Favre est moins performant au niveau européen, mais cela tient à des détails. A Berlin, nous réalisons une très bonne saison 2008-2009, mais Voronin, Pantelic et Simunic partent durant l’intersaison sans être remplacés. C’était du coup très dur de jouer sur les deux tableaux.

– Privilégie-t-il le championnat?

– Forcément, comme tous les entraîneurs, mais cela ne veut pas dire qu’il néglige la Coupe d’Europe. Simplement, les matches s’enchaînent très vite et, quand il faut faire tourner, cela coûte moins cher à une équipe comme Schalke – qui a un cadre de 22 joueurs de niveau équivalent – qu’au Hertha Berlin à l’époque ou à Nice aujourd’hui. Ce que je retiens de la carrière de Lucien, c’est qu’il a souvent réussi à qualifier des équipes moyennes pour des compétitions européennes.

– Vous faisait-il jouer différemment en Coupe d’Europe?

– A l’époque, la philosophie demeurait strictement la même sur les deux tableaux. Favre, avec Guardiola et quelques rares autres, est un de ces entraîneurs qui impriment une vraie identité de jeu à ses équipes. La question, ce n’est pas «Coupe d’Europe ou championnat?», mais «qui est en face, avec quelles qualités?».

– Il est réputé pour tout savoir de l’adversaire. Est-ce aussi le cas face à Bröndby ou Nistru Otaci ?

– Avant chaque match de Coupe d’Europe, Lucien nous donnait des infos sur tous les joueurs. Vitesse, meilleur pied, comportement sur les balles arrêtées. C’était très pointu. On savait précisément ce qu’on avait à faire. Ce travail est même plus important en Coupe d’Europe, car en championnat, on connaît tous les joueurs.

– Pour Lucien Favre, à quoi ressemble la préparation d’un match de Coupe d’Europe?

– Ce sont des phases où il ne faut pas travailler sur l’intensité, car les matches s’enchaînent. Alors il y a beaucoup de vidéo et de boulot tactique sur le terrain, réalisé de manière arrêtée ou en trottinant. Je me souviens qu’on pouvait consacrer une journée à l’analyse fine de l’adversaire, puis une journée à notre propre manière de jouer. Ensuite, si tu joues à l’extérieur, tu arrives sur place et il n’est plus question de dévoiler quoi que ce soit, au cas où un observateur traîne dans le stade…

– Son travail sur le long terme n’est-il pas antinomique avec la notion de match couperet qui prévaut en Coupe d’Europe?

– Non, car il l’intègre dans le processus global de développement des joueurs. Il note tout, il voit tout. Tout ce qu’il repérerait pendant une semaine d’entraînement, il le trouve en match également. Et pour faire progresser les joueurs, rien de mieux que de jouer des matches et encore des matches.

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