Les chants ininterrompus des ultras pendant nonante minutes n’y ont rien fait. Jeudi, l’OGC Nice et Lucien Favre ont concédé leur première défaite de la saison. C’était une soirée de retrouvailles. Celles de l’Europe pour le Gym, dix-neuf ans après une élimination en huitièmes de finale de la Coupe des vainqueurs de coupes contre le Slavia Prague; celles d’une équipe allemande pour l’entraîneur vaudois une année après avoir claqué la porte du Borussia Mönchengladbach. Et alors, le grand frisson?

Bof. L’équipe française a transpiré devant l’enjeu et bégayé son football pendant 75 minutes. Gênant. Et puis le FC Schalke 04 a fini par briser le fragile romantisme du moment. Un petit but du latéral Abdul Baba Rahman et puis s’en va, trois points et les mains dans les poches. L’Europe a mis un vent à l’OGC Nice; l’Allemagne un râteau à Lucien Favre.

Ça fait mal, mais la vie continue. D’autant que la priorité du Gym n’est pas de séduire une Europa League qu’il pense trop belle pour lui, et que c’est Favre qui a «plaqué» la Bundesliga, pas l’inverse. L’homme aux trois titres de meilleur entraîneur d’Allemagne a choisi la Côte d'Azur pour refaire sa vie. Il a posé ses valises à la fin mai et le charme n’a attendu que quatre matches de Ligue 1 – trois victoires, un nul – pour opérer: Nissa la bella est dingue de lui.

«Comme un copain»

Quelques heures avant le match de jeudi, Solange Claude était affairée à préparer son matériel pour le match de Coupe d’Europe dans la boutique du Club des supporters, plus ancien groupe de fans de l’OGC Nice. «Ici, il ne faut pas se la jouer vedette. On aime les gens simples, qui restent à notre niveau. Pour l’instant, Lucien Favre, c’est bien. Le mec nous parle comme un copain», explique la fringante quinqua, t-shirt «R’n’B» et flow mitraillette.

A Nice, les amateurs de football avouent avoir découvert Lucien Favre lorsque son nom a commencé à circuler dans les coulisses du club. «Encore aujourd’hui, certains l’appellent Fabre, rigole la présidente du groupe fondé en 1947. Petit à petit, il se fait un nom, mais je suis sûre que même les journalistes ont dû reprendre leur bibliographie pour situer le personnage.» Sur une terrasse du centre-ville, William Humberset confirme humblement. «J’ai entendu qu’il y avait un intérêt pour lui en février. A ce moment-là, je le connaissais mal. Je savais que Lille avait pensé à lui, Lyon aussi. Mais sa carrière, ce qu’il a fait à Yverdon, Zurich, non.» A Nice-Matin, il est un des deux journalistes dédiés à la couverture du Gym. Donc il potasse. Et quand Lucien Favre finit par être désigné officiellement, le trentenaire au regard azur s’est déjà fait son idée: «Favre, c’est du Puel, mais en mieux.»

Le retour du foot

Claude Puel. Prédécesseur de Lucien Favre sur le banc niçois. Pas viré; son contrat n’a simplement pas été prolongé à son échéance. Mais après quatre saisons de vie commune, une rupture – même «d’un commun accord» – n’est jamais agréable. Avant cela, l’histoire avait été passionnelle. «Puel est un excellent entraîneur. Il a produit du beau jeu, ce qu’on n’avait plus en France depuis longtemps», assène Solange Claude. «Puel a fait de Nice une équipe de football. Avant, nous avions une bande de guerriers, reformule William Humberset. Favre s’inscrit dans la continuité.» Un Puel 2.0.

Les deux entraîneurs sont de la même génération; partagent l’idéal d’un football de possession léché et porté vers l’offensive; n’ont pas peur de lancer des jeunes joueurs dans le grand bain. Aux yeux de ceux qui suivent le club, la comparaison s’arrête à l’art de communiquer, et la franchise du Suisse fait la différence. Au pays, Lucien Favre passe pour un entraîneur aux prises de parole nuancées de la prudence du bon Vaudois. A Nice, on loue la richesse des analyses qu’il offre. «Lorsque je l’ai rencontré, il m’a parlé position du corps, importance du pied d’appui, se souvient le journaliste de Nice-Matin, conquis. Aucun coach ne m’avait parlé de football ainsi.»

Le match Nice - Schalke terminé, direction la salle de conférences de presse de l’Allianz Riviera. Coach, la défaite? «C’est un tout. On perd trop de ballons, on n’a pas le bon rythme, on doit voir le jeu plus vite.» L’approche du match? «Schalke s’est entraîné pendant 1h15 le jour du match. Je le faisais aussi en Allemagne. C’est bien, sinon, la journée est trop longue. Mais là…» Mario Balotelli? «J’étais content qu’il marque deux buts contre Marseille, mais il va y avoir beaucoup de travail avec lui. Il doit comprendre qu’il faut se déplacer. Tout va plus vite aujourd’hui, les trains, les avions, Internet. Le football aussi. Mario doit travailler.» Autour de la bière et de la pizza que partagent les spécialistes de l’OGC Nice au centre-ville après chaque match, un journaliste s’enthousiasme: «Il y a tellement de messages dans ses conférences de presse! Il est cash, direct, sans gant ni langue de bois.»

Explication de texte

Reprenons. Point 1: le jeu n’y est pas encore. Son équipe a bien compris ses intentions, ses principes, mais n’est pas pleinement capable de les appliquer. Autocritique cinglante. Point 2: il n’est culturellement pas envisageable de faire s’entraîner une équipe française aussi dur, longtemps et souvent qu’une allemande, et c’est un problème. Il a déjà surpris ses joueurs avec des séances de 2h30. (R) évolution des habitudes en vue. Point 3: Mario Balotelli a un énorme potentiel mais doit s’engager davantage qu’il ne le fait pour l’exploiter. Tacle appuyé (mais correct). Au final, l’analyse est sévère. «Il a tendance à voir le verre un peu moins plein qu’il ne l’est vraiment», nous glisse-t-on. Mais autant ça que les formules toutes faites vides de sens.

Et même: les petites réserves s’effacent devant les qualités d’entraîneur que tout le monde reconnaît à Lucien Favre, la sympathie qu’il dégage et l’attention qu’il garantit à l’OGC Nice. «Nous sommes un petit club familial, peu considéré sur la scène nationale. Nice ne bat pas Marseille, c’est Marseille qui perd contre Nice, regrette Solange Claude. Avec Favre, cela commence à changer. On voit bien qu’il intéresse tout le monde.» Ce n’est pas le service de com’du club – qui croule sous les demandes d’interview – qui va dire le contraire, ni les supporters de Schalke 04. Dans le bus vers le stade, ils enchaînaient les canettes et les chants, mais refrénaient leur enthousiasme à la simple évocation du coach adverse, toujours aussi respecté en Allemagne.

La bonne presse de l’entraîneur suisse enchante le peuple niçois. D’autant que quand il regarde le classement de Ligue 1, il voit que le Gym est en tête, à égalité de points avec Monaco mais surtout devant Paris, Marseille et Lyon. Qu’un entraîneur comme Lucien Favre accepte de venir travailler ici fait figure de symbole fort. Sa capacité à révéler le meilleur de chaque joueur (Marco Reus, Granit Xhaka) ne serait d’ailleurs pas étrangère à l’arrivée de Mario Balotelli. La star italienne amène à son tour du monde au stade. Ce qui place le Vaudois à l’origine d’un cercle vertueux.

Caprice de Nice

«Le Niçois est capricieux, se marre William Humberset. Il a tout: le soleil, la mer, les pistes de ski à une heure de route en hiver. Pour qu’il aille au match, il faut qu’il se passe quelque chose.» Et c’est le cas actuellement. Il y avait 31 000 personnes contre Marseille, plus de 20 000 contre Schalke. Solange Claude renchérit: «S’ils savent que l’équipe va jouer un beau football et tout donner sur le terrain, alors les gens viennent. C’est cela qu’on attend, à Nice. Le public est rude, mais en matière de résultats, il est habitué à prendre ce qu’on lui donne, et il est fidèle.» La défaite lors du premier match d’Europa League n’aura donc pas entamé le crédit de Lucien Favre sur la Côte d’Azur.

Elle aura peut-être été plus douloureuse pour lui. En une soirée de football, il s’est pris la différence de niveau entre une bonne équipe de Ligue 1 et une bonne équipe de Bundesliga en pleine figure. Bref, il a recroisé son ex, et ça n’a pas pu le laisser de marbre. «Tout ce qu’on espère, c’est qu’il ne nous fasse pas une Bielsa (qui a quitté l’Olympique de Marseille à la surprise générale l’an dernier) comme à Mönchengladbach», sourit la présidente du Club des supporters. Qu’elle se rassure: avec Lucien Favre, les histoires n’en restent jamais à l’idylle d’un seul été.