«Bien sûr, parfois, Lausanne me manque. C’est là où je suis né, où j’ai grandi; c’est la ville parfaite. Mais Lugano, c’est le paradis, parce qu’il y a encore le soleil en plus», se marre Antoine Rey, capitaine du FC Lugano, attablé au restaurant du Cornaredo. A quelques centaines de mètres de là, Jean-Marc Jaumin, l’entraîneur belge de l’équipe de basket des Lugano Tigers, ne dit rien d’autre en appréciant son café sur une terrasse du centre. «Habiter ici, c’est un vrai plaisir. Il y a le lac, les montagnes pas loin, ça respire. On n’étouffe pas comme dans une grande ville.»

Lugano, sa dolce vita, ses pizzeria, ses palmiers, et ses clubs sportifs d’élite. Handball et unihockey mis à part (seuls les Alémaniques y ont voix au chapitre), la cité tessinoise de 65 000 habitants seulement est présente en Ligue nationale A dans toutes les principales disciplines collectives en Suisse. Et avec un certain succès cette saison ou dans l’histoire récente.

Le HC Lugano dispute actuellement la finale des play-off de hockey sur glace (2-1 pour Berne dans la série); le FC Lugano s’est qualifié pour la finale de la Coupe de Suisse (le 29 mai à Zurich); les Lugano Tigers ont remporté quinze titres en basket depuis l’an 2000; les Dragons du Lugano restent sur trois sacres de champion de Suisse de volley (mais sont hors-course cette saison). On trouve aussi des formations luganaises en première division de water-polo, rugby, futsal et tennis de table, et les équipes féminines ne sont pas en reste.

Un particularisme local

«Par rapport à Zurich ou Genève, Lugano reste une petite ville, note Flavio Viglezio, journaliste sportif au Corriere del Ticino. Du coup, si l’on compare les données démographiques et le nombre d’équipes d’élite, c’est vrai qu’il y a un particularisme local.» Team-manager du HC Lugano et attaché de presse de Lara Gut par le passé, Roberto Mazza dirige le dicastère des sports et de la culture de la commune depuis quatre ans. «Maintenant que l’équipe de football est revenue en Super League, on peut dire que nous sommes la ville du sport en Suisse, se réjouit-il. Et au-delà de l’élite, il y a une vie sportive très riche avec 150 sociétés et environ 30 000 personnes qui y sont connectées.»

A Lugano, le sport a toujours été important, mais toutes les disciplines n’ont pas fonctionné de manière linéaire dans l’histoire. La ville s’est d’abord passionnée pour le football, puis le basket a eu ses heures de gloire dans les années 70. «Il pouvait y avoir jusqu’à cinq équipes luganaises en LNA en même temps», rappelle Flavio Viglezio. Aujourd’hui, c’est le hockey sur glace qui est le plus populaire, un peu avant le football nous dit-on, et loin devant le basket, le volley et les autres.

«Le sport est très présent dans la vie quotidienne des gens. Lugano est une ville calme, où il n’y a pas toujours grand-chose à faire, dépeint Flavio Viglezio. Alors, le sport joue ce rôle de créer du lien social entre les gens.» Jeudi soir, la patinoire de la Resega était pleine à craquer pour l’acte III de la finale entre Lugano et Berne, perdu par les Tessinois après prolongation (2-3); le lendemain matin, les Luganais refaisaient le match dans les cafés, là où l’actualité sportive est toujours à la Une des discussions quoi qu’il se passe par ailleurs. Lugano s’apprête à vivre un week-end d’élections communales, mais la politique reste sur le banc de touche: «Les gens ne parlent que de la finale de hockey et du 6-0 que Sion a mis à l’équipe de foot», sourit Roberto Mazza.

Riche paysage médiatique

«Tout le monde est au courant de ce qu’il se passe, le public s’informe beaucoup», assure Antoine Rey. Il y a de quoi faire: trois journaux quotidiens parlent de sport, les télévisions (publique) RSI et (privée) Teleticino y consacrent beaucoup d’énergie aussi, sans parler des radios, des sites internet et des blogs. Et la presse a la réputation d’être intransigeante. Antoine Rey sourit. «C’est vrai que cette semaine, après notre défaite contre Sion, j’ai évité d’ouvrir les journaux…» Flavio Viglezio analyse: «Il y a ce côté latin, qui fait qu’on s’exalte quand tout va bien et qu’on est très critique quand ça va mal, reconnaît-il. Mais lorsqu’on vient me dire qu’on y va trop fort, je réponds que ce n’est rien par rapport à ce que fait la presse italienne.»

Malgré la passion des Luganais pour le sport, les affluences à la Resega (6132 spectateurs de moyenne cette saison) et au Cornaredo (4465) sont paradoxalement loin des meilleures du pays: la septième sur douze en LNA à la patinoire, la neuvième sur dix en Super League au stade. En la matière, la neuvième ville la plus peuplée de Suisse est à sa place. «Comme à Lausanne, nous avons ici un public assez événementiel, remarque Antoine Rey. Ces temps, dans la rue, des supporters me disent qu’ils seront là pour la finale de la Coupe à Zurich. Je leur dis que c’est bien, mais que nous avons un match ce week-end et qu’on doit sauver notre place dans l’élite…»

Un petit complexe

«A Lugano, on ne participe que rarement dans l’esprit de Coubertin, explique Roberto Mazza. Il faut qu’il y ait quelque chose à gagner. Alors, le public répond présent.» Pour les matches de la finale des play-off, la Resega fait le plein en quelques heures lorsque la billetterie ouvre; tout le monde veut voir Lugano remporter un nouveau titre après celui de 2006. «C’est le résultat d’un petit complexe, estime Flavio Viglezio. Voir une équipe tessinoise s’illustrer au niveau national, c’est en quelque sorte une revanche pour un canton minoritaire, un peu à l’écart.»

Les autorités publiques soutiennent le développement du sport, sans en faire forcément plus qu’ailleurs, estime Roberto Mazza. Mais à Lugano, capitale économique de son canton, sponsors et mécènes permettent à toutes ces équipes de cohabiter. Le HC Lugano a par exemple connu ses heures de gloire à la fin des années 80 (quatre titres de champion en cinq ans) sous la présidence du milliardaire Geo Mantegazza (de 1978 à 1991). A cette époque, le club tessinois a ouvert la voie du professionnalisme dans le hockey suisse; un chemin que tous les clubs ont suivi depuis.

Le sport luganais a aussi eu ses heures sombres. En 2003, le FC Lugano, criblé de dettes, fait faillite, une année après le suicide de son président Helios Jermini. Il aura fallu attendre le printemps 2015 pour que les footballeurs tessinois regagnent l’élite. «J’avais même fini par me dire que cela n’arriverait jamais», rigole Antoine Rey, au club depuis janvier 2010. En hockey sur glace, une affaire de salaires versés au noir a plombé le dynamisme du HC Lugano en 2006. «Quatre ou cinq années très difficiles ont suivi, tant sur le plan sportif qu’administratif», se souvient Flavio Viglezio. Ce n’est que lorsque la famille Mantegazza a repris un rôle actif dans la gestion du club – la fille de Geo, Vicky, devenant présidente en 2011 – que l’enthousiasme est revenu. Aujourd’hui, tout semble assez calme, et si hockeyeurs et footballeurs y allaient chacun de leur titre, 2016 resterait comme une année extraordinaire pour le sport luganais.

Infrastructures à développer

Il y a quand même une ombre persistante au tableau, unanimement mise en exergue: les infrastructures ne sont pas au niveau des équipes de la ville. Le Cornaredo est vétuste, la Resega n’est plus de première jeunesse et les plus mal loties sont les équipes de salle. «Nous devons nous entraîner dans des salles d’écoles, où le parquet n’est pas optimal et dont nous disposons lorsqu’elles sont libres, pas quand nous en avons besoin, déplore Jean-Marc Jaumin, l’entraîneur de l’équipe de basket. Imaginez: nous n’avons des entraînements en matinée que deux fois par semaine. Pour moi qui mise beaucoup sur l’individuel, c’est insuffisant. J’ai travaillé dans pas mal de pays, mais c’est la première fois que je vois une situation pareille.»

L’automne dernier, l’équipe de volleyball a dû disputer ses rencontres de Ligue des champions à… la patinoire, sa salle habituelle ne répondant pas aux critères de la compétition. Une solution qui dépanne, mais qui n’est idéale pour personne, car elle prive les Dragons de rencontres «à domicile», où ils ont leurs repères, et les hockeyeurs de précieuses heures de glace. Des nouvelles infrastructures? «On en parle depuis tellement d’années», soupire le journaliste Flavio Viglezio. Pourtant, les choses semblent se décanter. «La ville, propriétaire de la patinoire, a autorisé le club de hockey à construire de nouvelles loges VIP en vue de la saison prochaine», indique Roberto Mazza. Un projet de pôle sportif et événementiel est également sur les rails, avec un nouveau stade de football de 10 000 places et une salle de sport de 3000 places à proximité directe pour héberger Tigres (basketteurs) et Dragons (volleyeurs). Les quatre principales équipes de LNA de la ville seraient ainsi réunies dans un tout petit périmètre, au nord du centre, où se situent aujourd’hui la Resega et le Cornaredo. «On travaille là-dessus depuis trois ou quatre ans, précise Roberto Mazza. Nous allons maintenant chercher des investisseurs privés pour financer la réalisation du projet.»

Alors, Lugano sera vraiment un paradis pour les sportifs.


«On amène les nouveaux au hockey»

A Lugano, les amateurs de sport sont servis et ils en profitent. «On voit les mêmes têtes à la patinoire et au stade», sourit Roberto Mazza. Les sportifs eux-mêmes apprécient. «Depuis que je suis là, je n’ai été voir que deux matches de volley, mais j’ai souvent été au basket et encore plus au hockey, témoigne le footballeur Antoine Rey. On y va volontiers à plusieurs de l’équipe et on essaie d’y amener les nouveaux.» Les différentes équipes ne se côtoient par contre pas plus que ça. «Je connais les hockeyeurs qui sont là depuis longtemps, on se salue dans la rue, mais c’est tout», glisse le capitaine de l’équipe de football. Jean-Marc Jaumin, lui, n’a jamais été voir jouer celui que les Tessinois surnomment parfois «le Gattuso blond». «Moi, je n’aime pas le foot, il ne s’y passe rien pendant si longtemps parfois, estime l’entraîneur des Lugano Tigers. Mais par contre je vais volontiers au volley et j’ai appris à connaître le hockey. J’aime bien, ça va très vite, comme le basket.»


Et les sports individuels?

Pensez «sport», «Tessin» et «exploit», vous obtenez forcément «Lara Gut». Le mois dernier, la skieuse de Comano a remporté le grand globe de cristal de la Coupe du monde, et elle n’est bien sûr pas la seule athlète du canton à se distinguer dans une discipline individuelle. «Mais les gens se passionnent davantage pour les sports d’équipes. Ils aiment pouvoir dire que Lugano a gagné», note Roberto Mazza, lui-même ancien attaché de presse de la skieuse. Le 16 avril prochain aura lieu le «Lara Gut Day», avec différentes animations et, bien sûr, la championne, mais il n’y aura pas le public des grands soirs de la Resega. «Avec 500 ou 1000 personnes, les organisateurs seraient ravis», continue le responsable du dicastère des sports. Il faut dire qu’au même moment, il y aura peut-être le septième match de la finale des play-off de hockey ente Berne et Lugano…