Luis Manuel Fructuoso est un homme chanceux. Kinésithérapeute au sein de l'équipe Caisse d'Epargne et Baléares, il n'a pas d'autres physiques à soigner que celui d'Alejandro Valverde, principal favori et actuel maillot jaune. Champion d'Espagne en titre. Et focalisateur d'une encombrante suspicion dans l'affaire de dopage sanguin Puerto. Dans un monde où coureurs, soigneurs, et médecins ont souvent rivalisé de perfidie dans la tricherie, le «kiné Luis Ma» raconte sa relation d'amitié avec le coureur murcien.

Le Temps: Depuis quand connaissez-vous Alejandro Valverde?

Luis Manuel Fructuoso: Depuis huit ans. Je l'avais vu courir en tant qu'amateur. J'ai toujours su que ce serait un grand, même lorsqu'il était tout jeune. A l'époque, je ne le connaissais pas personnellement, mais je connaissais son frère, qui présentait les mêmes qualités en course qu'Alejandro.

- Pourquoi n'est-il pas devenu coureur lui aussi?

- Je ne sais pas. Peut-être à cause de la vie professionnelle.

- Une relation particulière vous lie à Alejandro Valverde...

- Lorsqu'il est passé de l'équipe Kelme à la formation Caisse d'Epargne et Baléares, il a demandé que je sois son kiné. C'était une condition. Auparavant, au sein de la formation Kelme, je lui avais fait un massage. Il a demandé au staff s'il était possible de travailler toujours avec moi.

- Pour quelles raisons?

- Alejandro m'accorde beaucoup de confiance. Nous avons le même caractère. Nous venons tous les deux de Murcie. S'il a besoin de quelque chose lorsqu'il est à la maison, je peux l'aider.

- Le côtoyez-vous hors du milieu sportif?

- Oui. Je suis allé plusieurs fois chez lui. Il sait que j'aime beaucoup les voitures. Il possède une Audi R8. Parfois, nous allons faire un tour. Lundi, entre l'arrivée du Dauphiné Libéré, le dimanche, et son départ le mardi pour la Sierra Nevada, il m'a demandé de venir voir une Harley avec lui, pour l'acheter.

- Comment est Alejandro Valverde dans le quotidien?

- Il voit la vie de manière très positive. Il ne fait jamais la tête. Cela vient de sa région. Là-bas, il y a beaucoup de soleil.

- En course, quelle est sa plus grande qualité?

- Sa tête. Il est très concentré. Pas seulement en compétition, mais aussi chez lui. Il est attentif aux repas, à son entraînement, à ses heures de sommeil. Il est très bien préparé. En outre, il jouit d'une condition physique exceptionnelle. Mes mains se souviennent de tous les gens que j'ai massés, plus que ma tête. Elles gardent l'information. J'ai connu beaucoup de sportifs, mais je n'en connais aucun qui a une musculature comme celle de Valverde. Elle est spéciale.

- Sa particularité?

- C'est l'élasticité de ses muscles. Une fois la ligne d'arrivée franchie, les coureurs ont les jambes très lourdes. Lui, jamais. Après 200 km, on a l'impression qu'il n'a rien fait. Cela me facilite beaucoup le travail! Il possède une musculature très relâchée. Il fait beaucoup de stretching, mais tout le monde en fait beaucoup. Quelquefois, j'aimerais travailler avec des scientifiques pour comprendre. Il faudrait réaliser une biopsie pour étudier sa fibre, pour voir s'il a quelque chose de différent, et le comparer à d'autres athlètes.

- De quoi vient cette particularité?

Je ne sais pas. La génétique est certainement très importante. C'est une condition naturelle.

- Cette année, Alejandro Valverde réalise un début de saison en force. Liège-Bastogne-Liège, Tour de Murcie, Dauphiné Libéré, dont deux victoires d'étapes. Comment analysez-vous ces performances?

- Alejandro est plus mature. Il contrôle davantage son effort et gaspille moins d'énergie inutilement. Avec l'âge, son corps assimile mieux l'effort. 2008 est une très bonne année pour lui. Il a concentré toute sa saison sur le Tour de France. Il a donc participé à moins de courses.

- Dans la perspective du Tour de France, il a notamment effectué un séjour en altitude...

- Après le Dauphiné Libéré, il est parti en Sierra Nevada. Il est juste rentré chez lui pour changer de vêtements, et récupérer son vélo d'entraînement.

- Grimpeur, sprinter, Alejandro Valverde a comblé ses lacunes en contre-la-montre. Le résultat d'un entraînement spécifique?

- Je lui ai dit que s'il pouvait tenir l'effort en montagne, il pouvait aussi le faire en contre-la-montre. Il assimile la souffrance pour gravir des cols. Il ne l'aime pas en contre-la-montre. Aussi, il a effectué un travail mental, afin d'accepter cette souffrance. Il a commencé à changer d'attitude après son premier Tour, en 2005.

- Dans votre métier, jouez-vous un rôle de confident?

- Oui. C'est normal. La psychologie est importante. L'effort est si intense qu'une petite imperfection peut tout mettre en bas. Au dîner, mon rôle est aussi de regarder si un coureur a besoin de quelque chose.

- Alejandro Valverde prend-il des compléments alimentaires?

- Non, rien de spécial. Il aime beaucoup les céréales, les pâtes, comme tous les sportifs, et le chocolat. Mon copain Bixente prépare les bidons pour la course, avec des hydrates de carbone. Comme pour tous les coureurs.

- Quels sont vos contacts avec les médecins?

- Avec le médecin d'équipe, nous travaillons ensemble en cas de lésion.

- Quel rapport au cyclisme entretient Alejandro Valverde?

- Il a faim de vélo. Même lors des entraînements. Il est heureux lorsqu'il monte sur le vélo.