Les pèlerins attendaient pieusement derrière les grillages, dans leur infinie sagesse, dès le lever du jour. Church Road SW 19, route du cloître. Seul un frémissement parcourait les allées vénérables, avant que, dans une ruée soudaine et véhémente, 40’000 personnes viennent y chercher leur part de dévotion. La liturgie des huitièmes de finale, baptisée «Super Monday», pouvait commencer.

Roger Federer seigneurial

Tandis que des chroniqueurs anglais blâment son accoutrement, jugé prétentieux et inconvenant, Roger Federer continue de marcher sur l’eau, indifférent à la bassesse du monde sédentaire. On le dit radieux, le voilà divin. Il était le maître, le voilà seigneurial, vainqueur d’un Robin Söderling menaçant, presque irréprochable, sur le score de 6-4 7-6 (5) 7-6 (5).

Le costume de favori semble taillé sur mesure, idéal pour un rendez-vous avec l’histoire. Porté par un aplomb rare, mais aussi quelques excès e coquetterie – eh bien! soit –, Roger Federer exhibe ses plus beaux atours (hier: service slicé et passing croisé de revers) quand d’autres portent leurs espoirs à bout de bras, fût-il puissant.

Certes, le style expéditif de Robin Söderling ne favorise pas les échanges, et limite le champ d’expression à quelques frappes bien senties. Mais ce style-là, sans exclure l’affrontement, soumet un problème différent, auquel il s’agit de répondre par le brio, à un moment précis, dans un laps de temps très court. «Il y a eu peu d’échanges. C’était un match dangereux, rapporte Roger Federer. En tenant compte du contexte, si je devais noter ma performance, je dirais neuf sur dix.»

Peu d’échanges, beauté de l’éphémère: Robin Söderling n’a eu que trois petits moments d’égarement, un jeu de service poussif au premier set, une erreur dans le tie-break du deuxième set, deux autres dans le second, et c’était fini. En parallèle, Roger Federer n’a commis que huit fautes directes sur l’ensemble de la rencontre.

«J’ai mieux joué qu’à Roland-Garros», évalue Robin Söderling, sans en rajouter. L’intérêt est poli, pas davantage, mais l’amer du Nord ne se pique pas de le susciter. «J’étais proche», répète-t-il. Dans quelle mesure? «Je suis passé tout près.» Saisi d’une folle hardiesse, un vétéran ose: «Après onze défaites de rang contre Roger Federer, y a-t-il un sport où vous pourriez le battre?» La cantonade espère fébrilement une rebuffade de type «Et ta sœur?» puis, contrite, s’accommode d’un: «En marathon.» Pourquoi? «Je suis endurant.»

Roger Federer répond «qu’il n’aime pas courir longtemps», mais que ses chances seraient «réelles». Au prochain tour, le maître, arbitre des élégances, ne mouillera pas davantage le maillot: son prochain adversaire sera le géant Ivo Karlovic, expert du service canon.

Les sanglots d’Ana Ivanovic

Elle prend une grande respiration et, brusquement, éclate en sanglots. Cinq minutes de larmes diluviennes, dix peut-être. Ana Ivanovic a mal aux adducteurs, tout son corps est saisi de convulsions: «La douleur est devenue trop forte. La déception est insupportable.»

La princesse perd un match comme elle perdrait un membre de sa famille, avec une infinie tristesse dans le regard et un trop-plein de dramaturgie dans l’exégèse. Elle est portée par des envies d’hégémonie mais, «comme tant de joueuses sur le circuit, elle montre trop qu’elle le veut désespérément», remarque Marat Safin. «Ces filles semblent mettre leur vie en jeu à chaque partie, avec une haine assumée de leur prochaine. C’est terrible», s’émeut Tim Henman, consultant de la BBC.

Une heure plus tard, les larmes de la princesse finissent de sécher en conférence de presse. Question: «Avant votre blessure, Venus Williams menait 6-1 0-1. Pensez-vous vraiment que vous aviez une chance?» Réponse péremptoire, la voix chevrotante: «Oui, je pouvais gagner. Je le sais.» Ana Ivanovic se remet à pleurer et, brusquement, il se met à pleuvoir.

Djokovic au «Cimetière»

Peut-être est-ce son toupet. Ou alors son humour. Ou sa réputation de mauvais coucheur. Toujours est-il que les caciques du «Club» l’ont envoyé en pénitence sur le court no 2, au lieu-dit le «Cimetière», comme pour marquer le deuil d’une estime impossible. Dernier hommage au «Graveyard», promis aux pelles mécaniques. Loin des yeux, loin du cœur. Indigne d’un numéro quatre mondial.

Après quelques esclandres et maladies imaginaires, Novak Djokovic tente de surveiller sa roublardise, à tout le moins son image. Le quérulent parle aujourd’hui – est-ce la voix de la sagesse ou celle de son agent? – comme un patron du SMI, moins vantard, moins altier, moins pleurnichard: «Je n’en veux pas à l’organisation. Je ne critique pas son choix, car il était difficile.»

Dans le même temps, des chroniqueurs anglais blâment la programmation, jugée libidineuse et mercantile, tandis que Roger Federer passe sa quinzaine sur le Central. Peut-être parce qu’il est bien habillé?