Football

L’unité de façade des clubs européens

A Genève, les dirigeants des grands clubs européens sont sortis confiants et rassurés des deux jours de réunion sous l’égide de l’European Clubs Association (ECA). Sans doute parce qu’ils n’ont pas encore abordé les sujets qui fâchent

Les dirigeants des clubs de football ne se reposent jamais. Tandis que leurs joueurs sont affairés avec les sélections nationales, une centaine de présidents ou de représentants de clubs étaient réunis à Genève à l’invitation de l’Association des clubs européens (ECA), une entité basée à Nyon qui regroupe 220 clubs professionnels. Mardi, l’ECA a élu son comité exécutif. Sans surprise, l’Italien Andrea Agnelli, président de la Juventus de Turin, a été réélu à la présidence pour quatre ans. Ses vice-présidents sont Pedro López Jiménez (Real Madrid), Edwin van der Sar (Ajax Amsterdam), Aki Riihilahti (HJK Helsinki) et Dariusz Mioduski (Legia Varsovie).

L’élection ne fut qu’une péripétie. La vraie question qui a animé les débats portait sur le futur de la Ligue des champions, et le projet très controversé dévoilé ce printemps qui prévoit, à partir de la saison 2024-2025, plus de matchs (quatre poules de huit équipes, au lieu de l’inverse) et moins de places vacantes, puisque 24 des 32 équipes seraient chaque année qualifiées d’office. La révélation de ce «document de travail» (dixit l’UEFA) provoqua une levée de boucliers, aussi bien de la part des ligues domestiques, reléguées au second plan, que des clubs n’appartenant pas au premier cercle des membres permanents.

Bras de fer dans un gant de velours

L’ECA a succédé en 2008 au G14, groupement des plus grands clubs européens présidé alors par Karl-Heinz Rummenigge, du Bayern Munich. Ce qui était clairement alors un groupe de pression au service de quelques puissants est devenu au fil du temps un conglomérat un peu artificiel de clubs aux moyens, ambitions et objectifs très divers, mais qui tous disent: «Nous payons les joueurs, investissons dans les stades, prenons les risques financiers; nous devons être impliqués dans le processus de décision, tout autant que les ligues et les fédérations.»

Si tous recherchent le même but – générer plus d’argent –, les solutions pour y parvenir feront forcément des déçus. Depuis plusieurs mois, Andrea Agnelli et le président de l’UEFA, le Slovène Aleksander Ceferin, se livrent ainsi à une sorte de bras de fer dans un gant de velours pour faire passer une réforme impopulaire (aux ligues, aux petits clubs, aux fans attachés à l’égalité des chances) sans s’en voir attribuer la paternité.

Injonction paradoxale

A Genève, l’Italien a donc travaillé sa base, prôné le dialogue et le rassemblement. Au terme de la réunion, il s’est félicité des discussions «très positives et productives». Refusant d’entrer dans les détails des discussions, il s’est borné à rappeler que le projet – auquel il ne veut visiblement pas renoncer – est «dans l’intérêt de tous» et que «chacun reconnaît le besoin de changement».

Versant dans l’injonction paradoxale, Andrea Agnelli assure vouloir à la fois «plus de matchs européens», «un accès équitable» et «la participation des petits pays». S’il n’était déjà élu, on jurerait un discours électoral. «Nous savons que nous devons trouver une solution d’ici 2022», a-t-il ajouté, en soulignant que l’ECA «n’a aucun pouvoir. Formellement, c’est le comité exécutif de l’UEFA qui proposera et décidera.» Mais l’UEFA elle aussi temporise: la réunion prévue ce mercredi à Nyon avec les clubs et les ligues a été reportée à une date ultérieure.

Championnats à 18 équipes

Dans ces discussions, les clubs anglais se distinguent par leur relative discrétion, qui contraste avec leur poids sportif (Liverpool-Tottenham et Arsenal-Chelsea étaient les affiches des récentes finales de la Ligue des champions et de l’Europa League) et économique (Manchester City est devenu cet été le premier club dont l’actif joueurs est valorisé à plus de 1 milliard de francs). Ceux-là, qui concentraient en 2018 14 des 30 clubs les plus riches du monde, selon le cabinet Deloitte, sont désormais too big to fail. Les vrais partisans de la réforme sont les grands clubs juste en dessous, qui ne peuvent espérer les mêmes ressources de leur marché intérieur, ou qui ne peuvent prétendre, comme le Real Madrid ou le FC Barcelone, devenir des marques mondiales, et qui doivent absolument dégager de nouvelles ressources en actionnant le puissant levier des compétitions européennes.

La solution de facilité a été avancée en décembre 2018 par l’UEFA, qui relancera en 2021 une troisième compétition européenne de (petits) clubs. Avec ce projet, qui n’a encore qu’un nom de code (Europa League 2), un total de 96 clubs (32 dans chacune des trois compétitions) disputeraient chaque année une compétition européenne. Mais arrivera le moment où il faudra aller au bout de ses convictions et prendre des décisions impopulaires.

Selon plusieurs sources, Andrea Agnelli a évoqué à Genève le besoin de faire passer les ligues domestiques de 20 à 18 clubs afin de dégager des dates disponibles dans le calendrier international. En conférence de presse, il s’en défendit. Lorsqu’il lui fut fait remarquer que plus de matchs et plus de repos pour les joueurs (une autre revendication des clubs) impliquait nécessairement de couper quelque part, il assura avec une certaine mauvaise foi «qu’il y avait de la place dans le calendrier…». Moins fuyant, peut-être parce qu’il s’aide actuellement d’une béquille pour marcher, le président de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas rappela que «le championnat allemand, dont tout le monde vante la bonne organisation, ne compte que 18 clubs et n’a qu’une coupe nationale…».

Publicité