Scènes de liesse à Montevideo. Des milliers de personnes dans les rues, des klaxons, des drapeaux en pagaille. C’était samedi dernier, après la qualification de l’Uruguay en quarts de finale, où l’attend le Ghana. «Je suis vraiment fier d’écrire une nouvelle page de l’histoire de notre équipe, de rejoindre les aînés de 1970», a dit, ému, Diego Forlán. Les rejoindre? Pas encore tout à fait, puisque ceux-ci étaient parvenus en demi-finales, où le Brésil de Pelé, Gerson, Tostão, Rivelino, Jaïrzinho avait mis un terme à leur épopée (1-3).

Peu importe, le petit pays d’Amérique du Sud, qui a arraché sa présence à la Coupe du monde 2010 au forceps – barrage serré face au Costa Rica –, 176 220 kilomètres carrés, 3,5 millions d’habitants, double champion du monde il y a bien longtemps (1930 et 1950), fête son retour parmi les grands. On s’en réjouit. Parce que, ces quatre dernières décennies, la Celeste – surnom dû à la couleur bleu ciel de son maillot, pas à la qualité divine de son jeu – fit surtout parler d’elle par son football kung-fu, destiné à vaincre l’équipe d’en face via l’intimidation physique.

Le plus célèbre épisode reste celui du second Mondial mexicain, celui de 1986, où, lors de son ultime match de poule, l’Uruguay devait assurer un résultat nul contre l’Ecosse pour passer en huitièmes de finale. Dans le stade flambant neuf de Nezahualcoyotl, bidonville géant de Mexico, José Batista fut expulsé après 56 secondes par l’arbitre français Joël Quiniou. Motif: agression caractérisée sur la star calédonienne Gordon Strachan. Le carton rouge le plus rapide de l’histoire, qui n’empêchera pas les Uruguayens d’atteindre leur objectif (0-0), avant de céder devant l’Argentine de Diego Maradona.

Aujourd’hui, fort heureusement, ces tristes événements paraissent lointains. La Celeste a retrouvé un jeu pas forcément spectaculaire, néanmoins digne de son rang au sein du foot planétaire. «Ils sont sept à défendre, à bosser dur, à récupérer le ballon, et trois qui attaquent. Mais quand ils partent en rupture, ça fait très mal.» Avis d’expert, en l’espèce Arsène Wenger, manager général du FC Arsenal et consultant de luxe sur TF1.

Cela signifie que, au niveau tactique, l’Uruguay applique le schéma des meilleurs Sud-Américains, à savoir le Brésil et son trio de perceurs de muraille (Kaká à la manœuvre, Luis Fabiano et Robinho à la finition), ainsi que l’Argentine (Messi, Higuain, Tévez). Chez les Bleu ciel du nord du Rio de la Plata, il s’agit de Diego Forlán, Edinson Cavani et Luis Suárez.

Forlán, vedette incontestée de l’Atlético Madrid, club avec lequel il a remporté l’Europa League 2009/2010, c’est le patron de la sélection d’Oscar Tabárez. Celui qui, formé à l’Independiente Buenos Aires, passé depuis par Manchester United et Villarreal, sait absolument tout faire sur le front offensif: changer de rythme, percuter, adresser la passe décisive à l’un de ses deux compères, marquer sur balle arrêtée ou action de jeu. A 31 ans, un numéro «9 1/2» hors classe et en pleine apothéose.

Plus discret mais ô combien efficace, Cavani (FC Palerme) sert à la fois de remiseur patenté grâce à sa précision d’orfèvre, et de buteur aérien (il mesure 1m88).

Suárez, 23 ans seulement, c’est le diamant déjà poli, le joyau scintillant de l’Ajax Amsterdam – plus pour longtemps, semble-t-il – le «goleador» techniquement très habile, doté d’une frappe puissante et d’une détente phénoménale. Ce qui fait de lui un attaquant aussi dangereux sur les ballons au sol qu’en l’air. Ce Mondial où il crève l’écran devrait lui servir à continuer sa jeune carrière chez un mastodonte européen.

La Celeste version 2010, c’est également un coach élégant et flegmatique, en place depuis mars 2006, surnommé «El Profesor», car Oscar Washington Tabárez n’a jamais renié ses fondamentaux: unité du groupe, responsabilisation des joueurs, football basé sur un pressing asphyxiant et des raids ultrarapides en contre-attaques. «Avant le Mondial, j’ai déjà senti une harmonie dans l’équipe», a-t-il assuré. «Nous n’avons pas tous la possibilité d’être souvent ensemble, mais les joueurs sont très proches entre eux. C’est un fait important, On peut tirer beaucoup de choses positives d’une telle union.» Jusqu’ici, on ne saurait lui donner tort.