«Carlos! Carlos!» Avant même le premier point, le Grand Stand a fait le plein et la foule a choisi son camp. Tout le monde est venu voir le petit phénomène. Le ciel est orageux, presque ombrageux. Un hélicoptère du NYPD brasse mollement l’air électrique au-dessus du parc de Flushing Meadows, où les immigrés latinos grillent des cuisses de poulet en écoutant cumbia, bachata, reggaeton.

A relire: Belinda Bencic a trouvé le bon équilibre

En ce dimanche après-midi, l’US Open a des accents hispaniques. Dans ce Grand Stand rond comme une arène, quelques drapeaux espagnols pendent aux balustrades. Carlos Alcaraz est plus taureau que torero. Deux jours plus tôt, il a bouté Stefanos Tsitsipas hors du tournoi (6-3 4-6 7-6 0-6 7-6) avec une férocité et une maturité qui ont ébaubi les observateurs les plus blasés. «My God, this guy…», s’est exclamé John McEnroe sur ESPN. «Il sera numéro un mondial dans trois ans», a promis Ievgueni Kafelnikov à Tennis Majors. «Un joueur de 18 ans qui frappe aussi bien des deux côtés et bouge aussi bien, c’est assez unique», a développé Paul Annacone, qui a quand même entraîné Pete Sampras et Roger Federer.

Une force de frappe inouïe

Les suiveurs du tennis masculin avaient noté depuis longtemps le nom d’Alcaraz sur leur carnet. Personne, pas même lui, ne pensait le voir émerger si vite au plus haut niveau. S’il marqua son premier point ATP à 14 ans, chez lui à Murcie, il n’était que 310e mondial il y a un an et 120e début mai; il sera au minimum aux portes du top 50 lundi prochain. Et le plus jeune, évidemment. Dimanche, certains ramasseurs de balles paraissaient plus âgés que lui. Son huitième de finale contre l’Allemand Peter Gojowczyk (le tombeur d’Henri Laaksonen au tour précédent) ressemblait à une affiche d’un tournoi Challenger, où le jeune talent apprend son métier face à un vétéran des épreuves de seconde zone.

Carlos Alcaraz y fut moins impressionnant que face à Tsitsipas. Cette fois, c’est lui qui céda plusieurs breaks d’avance et dut courir après le score. Mais il termina une nouvelle fois plus fort que son adversaire et s’en sortit encore en cinq sets (5-7 6-1 5-7 6-2 6-0). «J’ai beaucoup appris lors de ces deux matchs, estima-t-il dimanche. Contre Tsitsipas, à garder mon sang-froid face à un grand joueur, et contre Gojowczyk, à affronter les moments difficiles.»

Il déploya dans les deux cas une force de frappe inouïe: 125 km/h en moyenne en coup droit (4,8 km/h de plus que la moyenne enregistrée par tous les joueurs lors de cet US Open), 120 km/h en revers (8 de plus que la moyenne). «Je n’ai jamais vu quelqu’un frapper aussi fort», admit Stefanos Tsitsipas.

Des airs de Carlos Monzon

La comparaison avec Rafael Nadal, qui lui a mis une tôle en cadeau le jour de ses 18 ans, le 5 mai dernier à Madrid (6-1 6-2), vient immédiatement à l’esprit. Mais franchissant les frontières, les époques et les sports, le teint mat, le cheveu épais et les traits martelés de «Carlitos» rappellent davantage la grâce menaçante et la force suave d’un autre Carlos, Monzon. Son punch et son jeu de jambes également.

L’histoire – encore à écrire – de Carlos Alcaraz est jusqu’ici très classique. Une famille très sportive, le tennis à 3 ans avec des frères aînés pour le pousser à se surpasser, et des tournois partout dans cette Andalousie qui regorge de centres, d’académies, de clubs et de formateurs surqualifiés. C’est à 50 km de chez lui que sa route croise celle de l’ancien numéro un mondial Juan Carlos Ferrero. Nadal est bien sûr un modèle, mais davantage dans le travail au quotidien et l’éthique sportive que dans le jeu.

Samedi, Juan Carlos Ferrero vint au-devant de la presse pour calmer un peu le jeu. «J’ai rencontré «Carlitos» quand il avait 14 ou 15 ans et j’ai vite vu son potentiel. Mais pour être aussi agressif, il faut se contrôler et être capable de gérer de nombreux paramètres. Par rapport à Sascha Zverev, que j’ai entraîné au même âge, il est un peu moins émotif sur le court mais il doit continuer d’apprendre quand utiliser 100% de son potentiel ou 80%, quand mettre de l’effet ou jouer plus à plat.»

Révélé à lui-même

Ce qui ne s’apprend pas, c’est l’attitude. Jeté dans le grand bain, sur un grand court, un jeune joueur ne sait pas s’il va surnager ou couler. Dans ces moments-là, l'«élu» se dévoile aux autres et se révèle parfois à lui-même. Contre Stefanos Tsitsipas, Carlos Alcaraz a fini sans beaucoup de repères – «Je savais que je devais être agressif jusqu’au dernier point» – mais guidé par une sorte d’instinct, comme si les gènes du champion inscrits en lui depuis sa naissance s’activaient enfin. «Je ne m’attendais pas à ce qu’il élève autant son niveau de jeu, avoua le Grec. Honnêtement, je n’ai jamais vu quelqu’un jouer aussi bien un cinquième set.»

A relire: Toni Nadal: «Il n’y a que deux secrets, le travail et la simplicité»

Le jeune Murcien en fut le premier surpris. «C’était le meilleur tennis que j’aie jamais joué.» Peut-être parce qu’il s’est soudain senti dans son élément, porté par l’événement et galvanisé par le public, dont il sut capter l’énergie lorsque les forces vinrent à lui manquer. Carlos Alcaraz possède un côté «bête de scène» qui fait encore défaut à son futur adversaire, le jeune et très talentueux Canadien Félix Auger-Aliassime, désormais entraîné par… Toni Nadal.