La cruauté relâche rarement ses efforts sur la route du Tour de France. Elle s'en prend parfois aux prestigieux, comme l'Américain Tyler Hamilton, qui a décidé de poursuivre la course malgré sa clavicule fracturée lors de la chute collective de dimanche. Mais elle ne se gêne pas pour frapper les anonymes. Frédéric Finot en a fait la rude expérience hier, au cours de la deuxième étape courue entre la Ferté-sous-Jouarre et Sedan, finalement remportée au sprint par l'Australien Baden Cooke. Le jeune Français, qui dispute sa première Grande Boucle, a rêvé éveillé durant ses 197 kilomètres d'échappée, avant d'être rejoint in extremis par le peloton, à quelques encablures de l'arrivée.

Pendant la première semaine du Tour, avant d'aborder la montagne, la sage topographie des étapes provoque souvent un dramatique duel entre l'échappé solitaire et la meute des poursuivants. Pour l'effronté en quête d'exploit, ce combat injuste et inégal peut déboucher sur un jour de gloire s'il parvient à ses fins. Mais lorsqu'elle est perdue, l'impitoyable lutte à distance devient un véritable crève-cœur.

A l'arrivée, les micros se tendent vers Frédéric Finot, le héros malheureux que personne, ou presque, ne connaissait le matin même. Exténué, il trouve le moyen d'inscrire un vague sourire sur son visage déconfit. Mais ses interlocuteurs ne sont pas dupes. Après lui avoir extorqué quelques bredouillis et un semblant d'analyse, ils laissent l'infortuné à son incomparable peine. Durant sa chevauchée de près de cinq heures, le coureur de la formation Jean Delatour a entrevu le nirvana du cycliste: une victoire sur le Tour, assortie de la conquête du maillot jaune. Le voir sur les épaules de l'Australien Bradley McGee, qui passe par là sans un regard, constitue une douloureuse épreuve.

Le rêve a débuté dès le cinquième kilomètre. A priori inoffensifs, Finot et son compatriote Lilian Jégou obtiennent un bon de sortie de la part des favoris. La traversée de la Champagne, contrée incitant à un optimisme pétillant, voit leur avance s'accroître. Elle culmine à 11'20 après le premier tiers de course. Les deux souris profitent de la permissivité du peloton, qui ressemble alors à un matou apathique. Les bornes défilent, l'écart fond de manière régulière mais modérée.

Et soudain, les ténors décident que le jeu a assez duré. Le train se met en marche à grande vitesse et Finot, qui a lâché son compagnon, joue le rôle d'une micheline pas si poussive. Les formations Fassa Bortolo, Telekom et Lotto-Domo mènent la chasse, histoire d'amener leurs sprinters respectifs – Alessandro Petacchi, Erik Zabel et Robbie McEwen – à bon port. Pour l'audacieux, un seul mot d'ordre: résister. Le vent, qui souffle de face, et une petite côte, très perfide dans ces conditions, prennent la forme d'ennemis diaboliques.

Sur sa moto, l'ardoisier transmet les écarts au fugitif, qui pédale l'espoir chevillé au corps et la peur au ventre. 4'01, 2'10, 1'18… Le peloton, lancé à 60 km/h, fond sur l'échappé désormais en ligne de mire. Son pari fou est perdu et l'inéluctable survient à 2,5 kilomètres de l'arrivée. La meute avale son gibier en coup de vent, sans la moindre compassion. Le rêve a tourné au cauchemar.