Histoire du sport

La lutte suisse, une tradition bien vivante

Les racines de la discipline s’ancrent loin dans le passé, mais elle n’a pris sa forme actuelle qu’au cours du XIXe siècle. La Fête fédérale de lutte et des jeux alpestres d’Estavayer-le-Lac commence ce vendredi

La Fête fédérale de lutte suisse et des jeux alpestres d’Estavayer-le-Lac débute ce vendredi avec la compétition de hornuss, la partie officielle et des concerts. Les véritables stars du week-end – lutteurs à chemises blanches ou bleues à edelweiss et culottes de toile enfilées par-dessus le pantalon – entreront en scène samedi matin sur les sept ronds de sciure disposés au milieu de la plus grande arène sportive temporaire du pays (plus de 50 000 spectateurs). Deux jours de «passes» (affrontements) plus tard, le grand vainqueur nettoiera le dos de son ultime adversaire et sera couronné roi. A lui le prestige (et un taureau de 900 kilos).

A l’opposé du sport-business

La mécanique de l’événement est bien rodée. La lutte à la culotte donne d’elle-même l’image qu’elle a toujours été là et que sa Fête fédérale reconnecte la Suisse d’aujourd’hui à celle des origines. En pleine ère du sport-business mondialisé, cette discipline s’affiche en un bastion de tradition séculaire, en un art physique qui a su préserver sa dignité (amateure) et une identité (montagnarde) inchangée. Le lieu commun ne date pas d’hier.

«Dans les récits de voyage du XVIIIe siècle, […] de nombreuses gravures présentent, souvent avec emphase, de paisibles lutteurs entourés de spectateurs en costume, sur fond de paysage idyllique, relate le Dictionnaire historique de la Suisse. Dans ses études sur l’Entlebuch (région où il était curé), Franz Josef Stalder donne en 1797 une description détaillée et un aperçu historique de la discipline. Il lui suppose des règles immuables, qui pourtant semblent avoir eu des variantes.»

Dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, la lutte suisse n’est pas un héritage de la nuit des temps. Elle n’a été codifiée que dans le courant du XIXe siècle. «Avant cela, chaque village ou chaque vallée avait sans doute sa propre manière de faire, explique Grégory Quin, historien du sport à l’Université de Lausanne. Ce n’est qu’à cette période que des règles communes sont établies et qu’on peut commencer à parler d’un sport autonome à l’échelle nationale.»

Un «Manuel» en 1864

Le processus est parallèle à celui de presque toutes les disciplines sportives du monde: l’amélioration des voies de transport rend possible de plus grands déplacements, la révolution industrielle introduit la logique d’échange entre régions. Et là où la tradition orale suffisait pour encadrer les «jeux» entre bergers, l’utilité de règles écrites s’impose pour faciliter les choses dès lors que la pratique se répand. Le «Manuel de lutte suisse» du professeur et docteur Rudolf Schärer, premier ouvrage à recenser les différentes prises possibles, date de 1864.

La lutte n’est pas le premier sport à réaliser ce travail de mise à plat nécessaire à des compétitions d’ampleur nationale: les premières fêtes fédérales de tir (1824) et de gymnastique (1832) précèdent largement celle de lutte (1895, également l’année où fut fondée la Fédération suisse). Entre-temps, les «jeux nationaux» (lutte, hornuss, lancer de la pierre) avaient été intégrés au programme de la Fête fédérale de gymnastique de Lausanne en 1855.

Créer «des éléments de cohésion nationale»

Le processus de codification du sport n’a rien de typiquement helvétique – il se déroule sur la même (longue) période et de la même manière qu’ailleurs. Mais la lutte à la culotte conserve une singularité. «Quand le football, par exemple, a constitué son règlement, il y avait une logique supranationale. Un pays – l’Angleterre en l’occurrence – imposait sa manière de faire aux autres, remarque Grégory Quin. En lutte, un corpus de règles a été composé sans intervention extérieure, ni volonté d’aller au-delà des frontières du pays.» Par nous, pour nous, en somme.

Sandro Cattacin, professeur et directeur de l’Institut de recherches sociologiques de l’Université de Genève, analysait le phénomène dans Le Matin Dimanche: «La Suisse a eu besoin, au sortir de la domination napoléonienne, de créer artificiellement des éléments de cohésion nationale. Puisque ni la langue ni la religion ne pouvaient souder la nation, il a fallu inventer, ou dépoussiérer, des mythes fondateurs pour créer une culture rassembleuse et faire naître l’idée d’une nation unie.»

Une gravure du XIIIe siècle

La lutte se prêtait à merveille à l’exercice, car ses racines sont bel et bien ancrées au fond des âges. On en trouve trace dès les Jeux olympiques de l’Antiquité et, de par le monde, de multiples variantes régionales se sont développées. En Suisse, c’est une gravure de la Cathédrale de Lausanne datant du XIIIe siècle qui atteste de ses lointaines origines. Tous les textes commémoratifs produits par des clubs ou des associations régionales à l’occasion d’un anniversaire marquant y décèlent – déjà – les prises typiques.

«Les clubs de lutte sont des lieux de sociabilité où, comme ailleurs, on cherche à raconter sa propre histoire, note Grégory Quin. La rattacher à la Suisse originelle, à des traditions séculaires, lui donne de la force. La Suisse est un des pays où il y a le plus à faire en matière d’histoire du sport. Mais paradoxalement, on n’a nulle part ailleurs produit autant de textes d’histoire commémorative. Ils ont peu de valeur scientifique, mais ils témoignent des représentations qu’on se fait des choses. Ils célèbrent le mythe.»

La Fête fédérale aussi. Mais si elle s’y réfère sans cesse, la lutte suisse n’est pas sclérosée dans le passé. Elle est désormais pratiquée par des femmes, sa transmission passe par des modules de formation Jeunesse + Sport, ses meilleurs représentants sont des stars (en Suisse alémanique) et ses compétitions attirent la foule. La lutte suisse est aussi connectée à la Suisse d’aujourd’hui qu’à celle des origines.


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