Sport

Les luttes de la lutte contre le dopage

Une fois par mois, «Le Temps» ouvre ses colonnes aux travaux des chercheurs de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (ISSUL). Le sociologue Fabien Ohl propose une relecture des enjeux de la lutte contre le dopage

En 2015, une enquête de la police française a permis d’identifier un système de corruption au sein de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) permettant de protéger les athlètes russes dopés. Parmi les conséquences, Lamine Diack, l’ancien président de l’IAAF, est arrêté; les athlètes russes sont exclus des Jeux olympiques de Rio; le professeur Richard McLaren, mandaté par l’Agence mondiale antidopage (AMA), rend un rapport qui identifie un dopage d’Etat touchant l’ensemble du sport russe.

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Depuis cette publication et la prise de position de l’AMA, qui appelle à exclure l’ensemble de la délégation russe des JO en juillet 2016, les principaux acteurs du sport – en particulier le Comité international olympique (CIO), l’AMA, les fédérations internationales, les comités nationaux olympiques (CNO) ou encore les Agences nationales antidopage – se déchirent. L’explication la plus courante de ces tensions est l’opposition entre les défenseurs de l’éthique sportive et les tricheurs. Sans nier l’existence de différences majeures, il demeure très difficile de tracer une frontière claire entre les personnes vertueuses et celles qui ne le seraient pas.

L’existence d’une zone grise

Même les athlètes accablés par des preuves de dopage ne reconnaissent pas toujours les faits; il suffit de penser à Richard Virenque, qui s’estimait «dopé à l’insu de son plein gré». Et ce n’est pas parce que les sportifs font état d’un engagement pour un «sport propre» que leurs pratiques réelles le sont. De plus, l’histoire du dopage atteste de l’existence d’une zone grise dans laquelle médecins, entraîneurs ou sportifs ont pu jouer avec les limites des normes du dopage, par exemple, en utilisant des autorisations à usage thérapeutique (AUT), destinées à soigner les sportifs, comme aide à la production de performances. Il paraît donc risqué de vouloir découper le monde du sport en deux catégories complètement distinctes.

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Pour vraiment comprendre les oppositions et alliances autour de l’antidopage, il vaut mieux se détacher de cette vision réductrice du dopage seulement structurée autour de l’opposition entre les défenseurs de l’éthique sportive et les fraudeurs. Ce changement de focale permet d’observer que le souci dominant n’est pas seulement de lutter contre le dopage. Les enjeux centraux se structurent autour des positions de pouvoir, dans et entre les organisations, et de la crédibilité de l’action de chacun. On l’observe bien dans les façons dont les protagonistes justifient et donnent du crédit à leurs actions et cherchent à déplacer la faute sur les autres acteurs.

Avec ce nouveau prisme de lecture, les actions du CIO peuvent être analysées comme un effort de crédibilisation dans le but de se maintenir comme autorité légitime en matière de gouvernance du dopage. Ses initiatives, comme le sommet olympique du 8 octobre 2016 centré sur l’antidopage, et les attaques de certains membres du CIO et des CNO contre l’AMA, tel le vice-président Juan Antonio Samaranch suggérant la responsabilité de l’AMA dans les dérives des laboratoires de Sotchi et de Moscou, en attestent.

Des rapports de force internes

Mais les responsables du CIO ont aussi leurs propres contraintes, des rapports de force internes, des dettes à l’égard de soutiens passés, la nécessité de demeurer une institution globale ou encore de faire face aux critiques médiatiques alors que le CIO intervient assez peu dans la mise en œuvre de la lutte contre le dopage. De façon analogue, l’AMA doit se maintenir dans son rôle de régulateur indépendant et sa critique du programme antidopage de Rio, qui cible le CIO, est sa façon de l’affirmer. L’AMA n’a pas pour seule obligation de prendre les tricheurs, elle doit aussi montrer qu’elle est crédible et irremplaçable dans ce qu’elle fait.

De nombreux autres acteurs participent à ce drôle de jeu. On doit, par exemple, y inclure les scientifiques qui gravitent autour de l’antidopage. Ils s’en nourrissent pour affirmer leur légitimité professionnelle, en publiant leurs travaux ou en faisant reconnaître leur expertise dans les organisations sportives ou les médias (comme l’auteur de ce billet!). Le même raisonnement s’applique aussi aux journalistes, qui ont un intérêt aux polémiques pourvoyeuses d’audience ou, pour certains, à s’approprier l’essentiel des mérites de la révélation des affaires de dopage pour gagner en notoriété professionnelle.

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En reprenant l’expression du sociologue Andrew Abbott, on peut qualifier ces interdépendances entre les différents acteurs d'«écologies liées». Et les sportifs d’élite en sont dépendants, notamment parce que les affrontements dégradent la confiance dans la lutte contre le dopage. Ils subissent une sorte de double peine. Ils sont contraints à des sacrifices considérables, s’engagent corps et âme, acceptent une surveillance quotidienne et des intrusions dans leur intimité afin de jouer le jeu de l’antidopage. Et comme si cela ne suffisait pas, la confiance en berne les fait douter de la probité de certains de leurs concurrents et ils doivent affronter les suspicions sur leur propre performance. C’est pourquoi on peut penser que la défense des «athlètes propres», cette rhétorique rituelle largement mobilisée par les différents acteurs qui partagent un intérêt objectif à ce que le spectacle sportif demeure crédible, mériterait certainement d’être moins encombrée des multiples enjeux de la lutte contre le dopage.

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