C’est un bien drôle de cadeau. A quelques mois de son retrait, début 2013, de la présidence de la Fédération internationale des luttes associées (FILA), Raphaël Martinetti a reçu, par l’intermédiaire de sa femme, un don de 5 millions d’euros de la part de l’Azerbaïdjan. Un montant auquel s’ajoute un autre versement, réalisé deux ans plus tôt, d’une valeur d’un million et demi d’euros.

Cette affaire aurait pu passer inaperçue. Racontée ce mercredi par nos confrères du Matin et du Nouvelliste, elle ressort d’un arrêt du Tribunal fédéral. Si la plus haute instance juridique de notre pays a dû statuer sur ce cas, c’est que Raphaël Martinetti et sa femme ont recouru contre leur taxation fiscale de l’année 2012, jusqu’à aller devant les juges de Mon Repos. Les époux auraient souhaité que les 5 millions reçus cette année-là ne soient pas considérés comme un revenu, mais comme un don, et ainsi échapper à une taxation élevée. Leurs arguments ont été balayés par toutes les instances judiciaires et le couple a finalement dû s’acquitter d’une facture de 2,5 millions de francs. Sans cette démarche, personne n’aurait rien su. Et il a encore fallu attendre un peu pour que l’affaire éclate au grand jour.

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Dans un contexte d’élections communales

L’arrêt du Tribunal fédéral date du 8 juin dernier. Il a été publié deux semaines plus tard. Passé inaperçu jusqu’ici, ce jugement arrive sur le devant de la scène début octobre, dans une coïncidence qui n’en est pas forcément une: il est rendu public en pleine campagne pour les élections communales en Valais, auxquelles sont candidats des proches de l’ancien président de la FILA (devenue depuis l’United World Wrestling). Le 18 octobre prochain, le fils de Raphaël Martinetti et vice-président de la commune de Martigny, David, se présente à sa propre succession au Conseil municipal de la cité du coude du Rhône, alors que son cousin, Grégory Martinetti, devrait conserver sa place de juge de la même commune.

Raphaël Martinetti n’a rien fait d’illégal en acceptant ces dons, puisqu’à l’époque, le délit de corruption visait uniquement les fonctionnaires. Il précise même au Nouvelliste que «c’est parce qu’on ne m’achète pas que j’ai immédiatement démissionné après avoir reçu le deuxième versement».

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Des liens d’intérêt?

Mais pourquoi avoir accepté ces versements de l’Azerbaïdjan, alors qu’il avoue lui-même au quotidien valaisan avoir refusé des cadeaux excessifs d’autres Etats, comme la Russie? Y a-t-il des liens particuliers entre le pays du Caucase et le Martignerain? Le Tribunal fédéral ne peut s’empêcher de voir dans le fait que l’Azerbaïdjan ait cessé d’honorer un contrat de sponsoring après la démission de Raphaël Martinetti de son poste à la tête de la FILA «un indice plaidant en faveur d’un intérêt du pays à ce que le recourant occupe la présidence de la fédération sportive».

Raphaël Martinetti jure que ces dons n’ont aucun lien avec les décisions prises durant sa présidence de la FILA, de 2002 à 2013, dont celle d’attribuer les championnats d’Europe de 2010 à l’Azerbaïdjan. «C’est la fédération qui a décidé», assure-t-il, précisant qu’il s’agit, en ce qui concerne le montant de 1,5 million, d’un «cadeau d’anniversaire».

Pour ce qui est du versement des 5 millions à sa femme, le Martignerain précise: «J’avais d’excellentes relations avec le président du pays. Ses proches ont insisté pour me faire un don pour tout ce que j’avais fait pour le sport.» L’ex-président de la FILA dit avoir refusé à de réitérées reprises ce cadeau, argumentant qu’il était «président uniquement par amour pour la lutte». Sur place, des proches du gouvernement azéri auraient alors conduit son épouse de son hôtel à une banque, où elle aurait signé le contrat de donation.

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La «dynastie» des Martinetti

Raphaël Martinetti n’est pas un inconnu dans le monde de la lutte. Avec ses deux frères Etienne et Jimmy, il est à l’origine de la «dynastie» des Martinetti, l’une des grandes familles de ce sport en Suisse. «La bande à Zozo», surnom tiré du prénom de leur père Joseph, a inculqué sa passion de la lutte à sa descendance. David (fils de Raphaël), William, Lionel et Laurent (fils de Jimmy) ainsi que Grégory (fils d’Etienne) ont tous pratiqué le même sport que leur papa. Avec autant de succès.

A son palmarès, la famille Martinetti compte notamment près de 60 titres de champion de Suisse élite, dont 30 pour le seul Jimmy – record national. Elle possède également sept sélections olympiques. Les trois frères étaient tous présents à Munich en 1972, Jimmy et Etienne comme lutteurs, Raphaël comme arbitre. Jimmy Martinetti aurait même pu devenir, en l’an 2000, le «Sportif romand du XXe siècle», avant de terminer en deuxième position.