Cela paraît paradoxal. Alors que l'hiver, rigoureux, a saupoudré allègrement les plaines de son manteau blanc, il s'est montré avare en altitude, notamment dans certaines régions des Alpes valaisannes. Si bien que, pour son dixième anniversaire, l'Xtreme de Verbier a dû faire profil bas, composant avec des conditions inhabituelles et prouvant, selon la philosophie de ses concepteurs, que la nature reste toujours maître du jeu. Les organisateurs ont pris la décision de ne pas faire démarrer la célèbre épreuve de freeride du sommet du Bec des Rosses, mais plus bas.

«Tout le monde pensait que ça allait être une année exceptionnelle. L'enneigement est fabuleux en de nombreux endroits. Mais ici, en haute altitude, une succession de dépressions froides venant du nord a empêché une vraie dépose de neige qui colle aux rochers», explique Nicolas Hale-Woods, le patron de l'Xtreme. La décision de modifier le parcours est tombée jeudi, mais Claude-Alain Gailland l'avait anticipée depuis plusieurs jours. Son rôle consiste à étudier la qualité de la neige sur le Bec des Rosses tout au long de l'hiver, «dès les premières chutes». Guide de montagne, il vit à Verbier et surveille quotidiennement la face nord de la montagne, celle qu'exploitent les concurrents de l'Xtreme. «J'ai toujours un œil dessus et, au fur au à mesure que l'événement approche, j'y vais de plus en plus fréquemment pour voir l'évolution. Je fais régulièrement des coupes, j'entaille le manteau neigeux dans toute sa profondeur et j'analyse les couches à différents endroits. Les températures très basses cette année ont empêché le bon enneigement de faces rocheuses comme celles-ci.»

Claude-Alain Gailland s'occupe aussi d'équiper la montagne pour le jour J. «Il faut préparer le terrain. Pour installer, sur de toutes petites arêtes, un portique de départ de 8 mètres de long, il faut faire des plates-formes et des ancrages. J'ai une équipe de douze guides qui travaillent avec moi le jour de l'événement. Certains sont positionnés dans la face avec des photographes et des cameramen et d'autres sont en haut pour surveiller que tout se passe bien, prêts à intervenir en cas de chute.» Cette année, en raison du changement de parcours, il a fallu repenser les positions. Surtout que les concurrents avaient le choix entre deux portes de départ.

Les «riders» ont accepté avec respect le fait de ne pas démarrer du sommet, conscients du danger que cela pouvait représenter. Tous ont été séduits par la perspective de découvrir une nouvelle portion de la montagne sur laquelle ils lorgnaient. «Voilà plusieurs années que nous avions envie d'exploiter cette partie de la face. On était ravis de pouvoir le faire», confirme la Vaudoise Géraldine Fasnacht. Et s'élancer, même de moins haut, reste vertigineux. «C'était un peu moins impressionnant, mais néanmoins un challenge, prévient Ueli Kestenholz. J'avais choisi de sauter une barre rocheuse qui, comme elle n'est tout à fait verticale, nécessite une approche avec élan. Je ne l'avais vue qu'aux jumelles. Il restait une part d'incertitude, si bien que j'étais nerveux, et mon cœur s'est mis à accélérer au moment de la franchir.»

L'ancien médaillé de bronze des Jeux de Nagano a juste regretté que le tracé soit plus court que d'habitude, mais a apprécié ce nouveau terrain de jeu, «favorisant une plus large palette de styles». A l'image de la trajectoire très fluide du vainqueur, l'Américain Jeremy Jones. «Cela ressemblait peut-être davantage à ce qu'on fait le reste de l'année, un peu moins extrême», avoue l'Autrichien Mitch Tolderer qui s'est «éclaté».

A l'issue de la compétition, à l'heure du casse-croûte au col des Gentianes, les «riders» tout sourire échangeaient leurs impressions autour d'une platée de spaghettis. Tous s'accordaient à dire que les conditions étaient meilleures que ce qu'ils avaient imaginé. La petite Finlandaise Anniina Karvinen, une des rares à avoir choisi la porte de droite, a même trouvé de la poudreuse. Mais, dans l'ensemble, la neige était très changeante. «La difficulté consiste à anticiper ces changements et à adapter sa vitesse», note le Français Xavier de Le Rue. «Les sensations varient beaucoup en fonction de la qualité de la neige, qui dicte le choix d'une trajectoire, explique encore Géraldine Fasnacht. Il y avait pas mal de «sluff», de la neige transformée en sucre par le froid et le vent. Cela peut être traître car le «board» enfonce et se retrouve à même les cailloux. Il faut être très vigilant.»

Sans incident, cette dixième édition a été une fois de plus un succès. Et le changement de parcours n'a pas empêché quelque 5000 personnes de se réunir au col des Gentianes pour venir admirer les sauts et autres figures insensées de ces snowboaders et skieurs de l'extrême. Pour le plus grand bonheur de Nicolas Hale-Woods, qui voit son événement prendre de la hauteur, avec un budget passé en dix ans de 200 000 à 900 000 francs: «C'est vrai qu'il est monté en puissance. Mais, au fond de nos tripes, on imaginait ça lorsqu'on l'a créé. On l'imaginait gros et fort.»

* Un ouvrage retrace les dix années de l'Xtreme, «Esquisses du vertige», de Nicolas Henchoz, aux Editions Olizane à Genève.