A l’échelle du football féminin, c’est un événement comparable à la venue de David Beckham au PSG en 2013. La situation est la même: un grand nom alliant glamour et crédibilité sportive qui traverse l’Atlantique le temps d’une pige pour contribuer au développement à l’international d’un club français. Mais à l’échelle du football féminin, monter un transfert sur des considérations autant sportives que commerciales est une première. Un phénomène inédit qui en dit beaucoup sur l’évolution récente – fulgurante – de la version féminine du plus populaire des sports.

En annonçant mardi 20 décembre le recrutement pour six mois de l’attaquante américaine Alex Morgan (27 ans, 116 sélections, 69 buts), le président de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas ne cachait pas sa satisfaction. Pour ce dirigeant visionnaire, souvent en avance sur ses concurrents et confrères en France, c’est LE transfert pour faire passer son OL féminin dans une autre dimension. Sportivement, ses joueuses lui ont déjà rapporté trois Ligues des champions; Alex Morgan doit lui faire gagner autre chose. De nouveaux marchés, plus de visibilité.

Payée 20 fois moins que Lacazette

Si l’OL a déjà eu des joueuses américaines emblématiques par le passé (Hope Solo en 2005, Megan Rapinoe en 2013), aucune ne possède le potentiel marketing d’Alex Morgan. Aux Etats-Unis, «Baby horse» est une vraie star du sport, avec tout ce que cela implique: trois millions d’abonnés sur Facebook, 2,75 millions sur Twitter. Elle a posé dans le fameux «Swimmsuit issue» du magazine Sport illustrated (2 millions de vues sur YouTube pour le making of), figure sur la jaquette nord-américaine du jeu FIFA 16 aux côtés de Messi, a loué son image aux Big 3 du sponsoring mondialisé (Coca-Cola, McDonalds, Nike).

Pour obtenir la signature de la star du Pride d’Orlando, «JMA» n’a pas hésité à lui faire une cour effrénée via les réseaux sociaux, allant parfois même à la limite du harcèlement et récoltant régulièrement les commentaires moqueurs des internautes. Mais à la fin, Jean-Michel Aulas (qui négociait en parallèle avec l’agent de la joueuse) parvient toujours à ses fins.

En faisant du gringue à Alex Morgan, Aulas sensibilisait aussi les millions de followers de l’Américaine à Lyon. Il insinuait ainsi l’idée que le meilleur du football féminin était en Europe. Championne olympique (2012) et championne du monde (2015) avec les USA, mais jamais désignée «meilleure joueuse du monde», la Californienne s’est laissée séduire par la qualité de l’effectif et des installations, qu’elle a visitées en secret début novembre. «Ici, chaque entraînement est une compétition» a-t-elle expliqué dans une longue lettre aux fans du Pride d’Orlando, pour justifier sa décision. Son salaire à Lyon est estimé à 25 000 euros par mois, vingt fois moins que le meilleur attaquant de l’effectif masculin, Alexandre Lacazette.

Toujours plus de joueuses pro

Jean-Michel Aulas n’est pas un fou prêchant dans le désert. La veille de l’annonce du transfert d’Alex Morgan, l’UEFA publiait un rapport sur l’évolution du football féminin. L’association faîtière du football européen recense aujourd’hui plus de 1,27 million de footballeuses [on disait autrefois «footballerines», c’était infiniment plus gracieux]. Six pays (Allemagne, Angleterre, France, Norvège, Pays-Bas, Suède) ont franchi la barre des 100 000 licenciées.

L’UEFA note une hausse sensible du nombre d’arbitres officielles (+17%), d’entraîneuses diplômées (+31%) et surtout de joueuses professionnelles ou semi-professionnelles (+119% sur les cinq dernières années): elles sont aujourd’hui 2850 en Europe.

En Suisse, Il y a depuis quelques années plus de filles qui jouent au football que de hockeyeurs, mais l’élite peine à offrir autre chose que de bonnes conditions d’entraînement aux meilleures, qui s’exilent assez vite en Allemagne, en France et, désormais, en Angleterre.

Une Suissesse à Chelsea

Si les calculs d’audience cumulée sont toujours à prendre avec prudence, la version féminine de la Ligue des Champions a touché cette année 3,52 millions de personnes et les revenus globaux sur les marchés participants à l’UEFA Women’s Champions League ont connu 92% de croissance entre 2013 et 2016. L’an prochain, l’Euro 2017 aux Pays-Bas réunira pour la première fois 16 équipes. La Suisse y sera, avec sa vedette Ramona Bachmann, qui a signé début décembre pour trois ans à Chelsea. Considérée comme l’une des meilleures dribbleuses actuelles, la Lucernoise a quitté Wolfsburg où elle avait réussi le doublé pour sa première saison. Dans un communiqué, elle s’est dit séduite par «le potentiel de développement incroyable du football féminin en Angleterre».