C’est l’affiche qui «complète» les quarts de finale de la Ligue des champions, écrivent des journaux tels Correo (Pérou) ou Ve Futbol (Mexique). En Espagne (As et Marca), une ligne pour signaler ce «duel franco-français». Petit doigt levé «so british», le sérieux Guardian y voit une «nouvelle vague d’optimisme français». Seul Aidan Smith, chroniqueur au Scotsman, félicite la France «pour avoir placé deux représentants à ce stade de l’épreuve, soit autant que la Premier League anglaise et ses écuries aux moyens financiers insolents». Un Ecossais n’allait quand même pas la rater, celle-là!

Par-delà la fine bouche, l’opposition revêt un caractère historique: pour la première fois en C1, deux clubs de l’Hexagone s’affrontent en quarts; pour la première fois depuis 2004 (Monaco), l’un d’eux ira en demi-finales se frotter à Manchester United ou au Bayern Munich; pour la première fois aussi, l’un d’eux (Lyon, quatre quarts en sept saisons) a réussi un exploit sensationnel en sortant le Real Madrid néo-galactique en huitième.

Non, vu d’ici, cet Olympique Lyonnais – Girondins de Bordeaux ce mardi à Gerland (TF1 20h45) – retour le 7 avril à Chaban-Delmas – n’a rien d’un bouche-trou au milieu des Arsenal – Barcelone, Bayern – Manchester ou Inter Milan – CSKA Moscou, même si ceux d’Aquitaine viennent de se faire fesser par Marseille en finale de la Coupe de la Ligue française (1-3). Et cependant, outre-Jura, on arbore une attitude pas franchement déçue ni tout à fait satisfaite par rapport à ce tirage au sort fratricide. Un peu comme les ténors de la politique au soir d’élections que leur parti respectif n’a ni gagnées ni perdues, bien au contraire.

A preuve, les déclarations des principaux acteurs picorées dans la presse. Jean-Louis Triaud (viticulteur, président de Bordeaux): «Jouer contre Lyon était exactement ce qu’on redoutait. Ce n’est pas ce qu’on attend d’une compétition européenne. On espérait un adversaire étranger. Dommage.»

Jean-Michel Aulas (homme d’affaires plus caustique, président de Lyon): «J’avais prévu ce duel, car c’est celui qui était apparu lors de la répétition du tirage… De toute manière, nous n’imaginons pas être éliminés par Bordeaux après avoir battu le Real.»

Laurent Blanc (entraîneur des Girondins): «Il y avait au moins six équipes qui souhaitaient tomber sur nous [Petit Poucet, Bordeaux est absent des quarts depuis 1988]. J’aurais préféré une autre équipe que Lyon, mais bon… Je me dis que le coup sera jouable.»

Claude Puel (entraîneur des Lyonnais): «Il existe une légère déception, c’est vrai. En Ligue des champions, on a envie d’en découdre avec des adversaires étrangers. Cela dit, le tirage n’a pas à me plaire. Il me plaira s’il y a une qualification au bout.»

On pourrait continuer la litanie – Jérémy Toulalan (milieu défensif rhodanien): «Ça ne fait pas très Coupe d’Europe», et cetera, et cetera. Mais voici qu’un défenseur brésilien de l’OL, Cris, lance un éclair bienvenu: «En tout cas, cela prouve que le niveau du championnat de France n’est pas si bas.»

Nous y voici! Cocorico? En des temps encore proches, c’eût été assourdissant. En l’occurrence, nos volubiles voisins font preuve d’une distance inhabituelle. «Il faudra voir avec quelle régularité les clubs français disputeront les quarts de finale dans les années futures», tempère Laurent Blanc. «Si on y arrive, ça signifiera vraiment que notre football récupère son retard sur les grandes nations européennes.» Jean-Michel Aulas ajoute: «Pour entrer dans le gotha continental, nous devrons franchir le stade des quarts de finale. L’étape ultime viendra le jour où un club français remportera la Ligue des champions dans sa version moderne. Ce jour-là, et ce jour-là uniquement, on pourra parler de consécration.»

Le boss lyonnais aimerait beaucoup que pareil honneur échoie à son équipe, dont le groupe paraît beaucoup plus soudé depuis les départs successifs des Benzema, Juninho, Fred et autres Wiltord (bientôt Govou). Les spécialistes, toutefois, misent sur un Bordeaux de qualité supérieure, pas seulement en raison des vifs-argents Yoann Gourcuff et Marouane Chamakh. En réalité, il se trouve que les Girondins sont cotés comme la meilleure structure économico-sportive de Ligue 1. A l’opposé de l’Olympique Lyonnais qui, ces cinq dernières années, a dû vendre des joueurs à hauteur de 245 millions d’euros afin de rester à flot, Bordeaux, tire les marrons d’une gestion pépère grâce à son actionnaire prudent (la chaîne M6), qui lui a évité les «turnovers» incessants style OM et PSG. Bordeaux, c’est donc: stabilité de la masse salariale à 60% du chiffre d’affaires depuis dix ans – malgré une progression exponentielle du salaire moyen des joueurs –, centre de formation fonctionnant à plein (Marc Planus, Benoît Trémoulinas, héritiers des Lizarazu et Dugarry) pour 4 millions d’euros d’investissement sur un budget de 100 millions, recrutement pertinent à un coût raisonnable, management de talent (Laurent Blanc et Jean-Louis Triaud en tête) et nouveau stade en perspective. Bordeaux a presque tout pour rejoindre le sentier de la gloire. Bémol, la dynamique du club repose d’abord sur quelques hommes. Elle est donc, par définition, fragile.