C’est sans doute la porte de garage la plus photographiée en France. Témoignage d’Assina qui tout à côté passe l’aspirateur dans la maison de quartier: «L’autre jour un journaliste rennais avec des gros appareils a passé la journée à attendre que la pluie arrête de tomber. Plein d’autres sont venus, même des Espagnols. Tout ça pour un garage». La porte en question, d’un vert pâle, un peu fendillée, a été jadis martyrisée par Antoine Griezmann, le footballeur préféré des Français, buteur de la dernière minute mercredi soir contre l’Albanie.

Observons de près ladite porte: sont en effet apparentes des traces de ballon, le ballon du petit Antoine, il avait 6 ou 7 ans, fou de foot, son ballon collé à son sommeil comme un doudou, son ballon sous le bras gauche tandis que le droit portait le cartable sur le chemin de l’école, son ballon fracassant le garage en fin d’après midi tandis qu’Isabelle, la maman, le suppliait de cesser ce tapage. «Dans la cour de récré, non seulement il mettait en place les équipes mais il faisait chanter les hymnes nationaux avant les matchs» raconte Manuel Goncalves, président de l’Union du Football mâconnais (UFM), premier club d’Antoine (25 ans aujourd’hui).

Six centres de formation le rejettent

Nous sommes dans la cité des Gautriats. Des immeubles de 5 ou 6 étages. C’est calme, propre, plutôt fleuri. Le centre-ville n’est pas loin. Rue de Bourgogne, au numéro 36, est posée cette petite maison de gardien. Alain Griezmann, le papa, a longtemps habité ici avec Isabelle et les trois enfants. Maintenant il est domicilié à Charnay-les-Mâcon, dans un coquet pavillon, en périphérie, car l’aîné gagne très bien sa vie à l’Atletico Madrid, finaliste de la Ligue des Champions cette année. Chez ces gens nés modestes et simples, la vie est restée à peu près la même. Anissa, la dame à l’aspirateur: «Alain est mon collègue, il a pris des vacances pour suivre les matchs avec les familles des joueurs mais le 12 juillet c’est lui qui va reprendre la serpillière et moi je vais me reposer». Elle poursuit: «Il est gentil, toujours aimable, Antoine est pareil sauf qu’il était très timide quand il était petit».

L’amour du foot est venu à Antoine comme il vient à tous les enfants du monde: en jouant avec les copains et en regardant la télévision. Mais il possédait un modèle en la personne de son grand-père maternel d’origine portugaise, ancien joueur professionnel à Paços de Ferreira, près de Porto, immigré à Mâcon en 1957. Le petit-fils est inscrit à l’UFM et les éducateurs sont subjugués par la virtuosité de son pied gauche. «Le problème est qu’il était grignette, chez nous ça veut dire fragile, frêle. Son père a voulu l’inscrire dans les centres de formation comme Lyon, Saint-Etienne, Sochaux, Metz, Auxerre et chaque fois on lui disait que le gamin était trop petit et trop maigre».

«Sa carrière tient à une chaussette»

Le coup de chance: Montpellier le met à l’essai, il participe à un tournoi à Paris, repéré à cause de son fameux pied gauche mais aussi parce qu’il porte le survêtement de l’UFM et non celui des Montpelliérains. Eric Olhats, le recruteur de la Real Sociedad (Espagne), qui traîne par là, donne au gamin sa carte de visite et lui dit qu’il faut que ses parents l’appellent. Antoine hausse les épaules, glisse la carte dans sa chaussette, et s’en va taper le ballon. Manuel Goncalves: «Croyez-moi ou pas mais la carrière d’Antoine Griezmann tient à cette chaussette: sa maman l’a retournée avant de la mettre à la machine et tombe sur cette carte».

Le père contacte Eric Olhats, la mère refuse que son petit qui a à peine 13 ans s’en aille si loin à l’étranger. Un accord est trouvé: Antoine n’ira pas en internat au club mais habitera chez Eric Olhats «qui au fil du temps deviendra une espèce de second père», dit Manuel. Qui enchaîne: «Le gamin en a vraiment bavé, quand il rentrait à Mâcon il reprenait l’avion à Lyon Saint-Exupéry en pleurs. Quand on le voit aujourd’hui autant courir sur le terrain, attaquer, défendre, c’est tout ce passé qui remonte, la rage, l’énorme volonté».

On connaît la suite: la Real Sociedad puis le transfert à l’Atletico de Madrid, l’équipe de France, classé parmi les dix meilleurs joueurs au monde. Selon Manuel Goncalves, il arrive à l’Euro un peu cuit «parce qu’il est le joueur qui cette saison a le plus joué avec 64 matchs». Usé mais tout de même encore apte à piquer une tête victorieuse mercredi soir. Antoine Griezmann rentre souvent au pays, va voir les copains, signe son nom sur le tableau des lotos de Kaya Bayran, un pote qui tient le tabac-journaux de la rue Sigorgne. Tous les ans, les terrains Nord où il a fait ses premiers matchs le fêtent à l’occasion d’un Challenge Griezmann qui rassemble des centaines de gamins.

Il ne s’est pas déplacé cette année, Champions League oblige. En 2015, il était là. En fin de journée, comme tout le monde il a pris un sac-poubelle et a ramassé les gobelets et les papiers. Manuel Goncalves, lui, tente de gérer au mieux le label Griezmann: «Plein de parents veulent placer leur gamin dans nos écoles de foot parce qu’Antoine est passé par ici, ça téléphone de partout. On dit très souvent non. Mais l’autre jour une dame de Chambéry est venue et elle a dit qu’ils allaient déménager à Mâcon pour que son fils apprenne le foot chez nous».