Destins de champions (2/5)

Madeleine Boll, enfant de la balle

Madeleine Boll, 66 ans, savoure l’essor du football au féminin, elle qui rêvait de jouer à une époque où les femmes n’étaient pas les bienvenues sur le terrain. Mais elle est tombée sur les bonnes personnes et a finalement connu une carrière heureuse

Ils ont marqué des buts, gagné des titres et fait vibrer la foule. Mais un jour, les projecteurs s'éteignent et la vie continue. Et si la reconversion était le plus grand des défis pour un(e) athlète?

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Elle arrive pour la séance photo avec, sous le bras, un maillot de la Nati recouvert de signatures au stylo. «C’est le seul que j’ai trouvé. Il m’a été offert quand j’ai quitté l’encadrement de l’équipe nationale féminine, en 2011.» Sa garde-robe ne trompe pas: Madeleine Boll n’a plus joué au football depuis la fin de sa carrière, en 1979.

Cette année-là, quelques mois après son départ du FC Sion, elle disputait ses dernières parties avec le Lausanne-Sport. Elle n’avait que 26 ans, mais l’envie n’y était déjà plus. La native de Granges avait déjà connu une carrière incroyablement riche, marquante, et elle voulait passer à autre chose. Jusqu’en 2015, elle a travaillé comme assistante sociale chez Pro Senectute. Aujourd’hui, elle profite de sa retraite en Valais entre les scènes qu’elle écume avec la chorale La Chanson de Vercorin et la montagne qu’elle arpente une fois par semaine avec des amis. La silhouette sportive et élégante sous le chemisier blanc et les pantalons bleu marine prouvent que l’ex-footballeuse s’entretient, quarante ans après avoir raccroché ses crampons.

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Une pionnière bien entourée

Son histoire est devenue légendaire: en 1965, Madeleine Boll fut la première femme en Suisse à obtenir une licence pour jouer des matchs officiels, grâce à une bévue d’un employé de l’Association suisse de football. Le précieux sésame lui sera retiré après quelques mois et quelques matchs par l’ASF, qui s’appuya sur son propre règlement et l’avis d’un médecin défavorable à la pratique de ce sport par les filles.

Un crève-cœur, forcément. Mais la petite Valaisanne n’en a pas connu tant que ça. A une époque où le football féminin était encore interdit par la puissante Football Association anglaise, Madeleine eut le coup de bol de ne tomber presque que sur des personnes qui l’ont laissé vivre son rêve, quand elles ne l’encourageaient pas.

Enfant, elle a été acceptée par ses copains du village pour taper dans le ballon. Quand elle a eu 12 ans, l’entraîneur des juniors du FC Sion, René Maye, lui a ouvert la porte pour jouer avec les garçons. Quand elle a perdu sa licence, des jeunes Lausannois l’ont recueillie dans leur équipe pour disputer des matchs entre écoliers. Ses parents, ouverts d’esprit, ont pris les devants pour satisfaire les désirs sportifs de leur fille. «En 1968, trois collégiennes m’ont demandé de créer une équipe féminine à Sion. Mon père en a pris la présidence. D’autres formations ont vu le jour ailleurs en Suisse romande à ce moment. Toutes se sont regroupées et mon père est devenu responsable de la ligue féminine romande. On lui doit aussi la création de la ligue suisse et de la coupe nationale. Il ne trouvait pas juste qu’une fille ne puisse pas jouer au foot, alors il a créé des structures celles qui étaient dans le même cas que moi», s’émeut de sa voix douce Madeleine Boll.

Le pied dans la Botte

Coup de bol encore, ce soir de Noël 1969. La surprise n’est pas dans un paquet sous le sapin, mais au bout du fil: un avocat tessinois informe la jeune fille, alors âgée de 16 ans, de l’intérêt pour elle d’une équipe milanaise. En janvier 1970, elle franchit les Alpes et accepte la proposition. Avec un compromis: elle viendra en Italie uniquement les week-ends pour disputer les matchs. La semaine, elle restera en Valais pour suivre son école de commerce – dirigée par une religieuse fan de sport et arrangeante avec son élève footballeuse – et s’entraîner avec l’équipe masculine de Granges, alors en 3e ligue.

La vie de la jeune Madeleine, déjà bien différente de celle de ses contemporaines du Vieux-Pays, prend une tournure extraordinaire. Pendant cinq ans, elle multipliera les allers-retours express – souvent en une journée – entre Granges et toute la Péninsule. «On jouait à Cagliari, Messine, Rome ou Lecce. On partait le samedi, en avion. Pour l’époque, on était gâté. J’étais de retour le lundi matin. Pour moi, c’étaient de véritables expéditions.»

Mais les efforts en valaient la peine. «C’était le nirvana. J’avais la chance de jouer en Italie, où le niveau était bon. Ma première année dans ce pays a été la plus belle. Avec l’équipe de Gommagomma [du nom du sponsor principal, une entreprise de meubles], nous sommes devenues championnes. Ils avaient sélectionné les meilleures filles du pays. Avec ma compatriote Cathy Moser, nous étions les renforts de l’étranger. On formait un beau duo…»

Toujours au contact du ballon

Difficile d’interrompre Madeleine Boll quand elle raconte sa carrière, tant la passion l’habite toujours. Elle continue à suivre le football assidûment, même si elle n’y a plus de rôle officiel depuis 2011 et son départ de l’ASF, où elle a occupé diverses fonctions. Celle qui était surnommée «la Pelé blanche» se rend volontiers aux matchs du FC Granges et du FC Sierre. Elle suit également depuis le bord des terrains certains jeunes enfants de ses amis, et ne rate pas un match du FC Sion à la télévision. «Il est bon ce nouveau, Patrick Luan», glisse-t-elle en bonne supportrice.

L’ancienne meneuse de l’équipe nationale, qui a joué les quinze premières parties de son histoire dès 1970, n’a jamais perdu le contact avec le ballon rond. Elle a vu les femmes se faire de plus en plus nombreuses sur les terrains, les mentalités évoluer, l’intérêt du public croître. C’est depuis son appartement de Noës qu’elle a suivi cet été la Coupe du monde, avec intérêt et fierté. «J’ai joué, j’ai profité et je me suis engagée pour le football féminin. Je suis heureuse de son évolution. Maintenant, il faut surfer sur cette vague pour permettre à encore plus de filles de pratiquer ce sport.» Elles n’ont aujourd’hui plus besoin d’une erreur administrative pour obtenir leur licence.

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