Magali di Marco Messmer: «En Suisse, on n'aime pas les têtes qui dépassent»

Après un retrait de trois ans, la triathlète suisse médaillée de bronze à Sydney voulait tenter sa chance pour les JO d'Athènes. Elle en est empêchée par le code de l'Agence mondiale antidopage. Swiss Olympic l'a confirmé mardi

Qui ne se souvient du parcours triomphal dans le stade de Sydney de Brigitte McMahon et Magali Messmer, les deux athlètes suisses, respectivement médaillées d'or et de bronze? C'était en l'an 2000, le grand public helvétique découvrait, les yeux ébahis au tout début des Jeux olympiques d'été, un sport – le triathlon – qu'il connaissait mal et dont il ignorait qu'il porterait haut dans le ciel australien la croix blanche sur fond rouge. Puis vint le temps de la gloire en Suisse romande: la Bellerine Magali Messmer était partout. Jolie fille, du chien, du caractère, la langue bien pendue malgré une certaine réserve. Une modestie toute en pragmatisme.

Puis la réalité. Après avoir annoncé quelques mois plus tard son retrait du circuit des courses, Magali Messmer espérait des retombées professionnelles. «Et ce fut tout le contraire. Cette médaille, elle m'a même porté préjudice dans la perspective d'obtenir un job, confesse-t-elle aujourd'hui. En Suisse, on n'aime pas les têtes qui dépassent. Regardez Federer et ses ennuis avec l'armée!»

Entre-temps, Magali s'est mariée. Avec un bel Italo-Suisse, Gianni, pour devenir Mme di Marco Messmer. Un petit garçon est né, Eliah, 2 ans aujourd'hui. Mais le boulot ne suit pas, la tête dépasse toujours trop. «On m'a même refusé un emploi parce que j'avais eu l'honnêteté de dire que j'étais enceinte de deux mois! J'ai bossé pour me former dans les filières de communication et de marketing.» Son mari, qui est directeur de l'Office du tourisme de Château-d'Oex, pouvait l'engager. «Mais au Pays d'Enhaut, les portes se sont fermées: il n'est pas bien vu qu'une épouse obtienne des privilèges.»

«Epouse». Le mot est lâché. Magali enrage de voir qu'elle peine à exister par elle-même. Cette satanée médaille olympique est devenue un lourd handicap. Ras-le-bol d'être blessée dans sa fierté de championne. «Le 1er août 2003, j'ai décidé de repartir pour une période de cinq ans, avec un objectif: aller jusqu'aux JO de Pékin, en 2008. Gianni était d'accord, j'ai repris l'entraînement, bien décidée à chasser les sponsors, à trimer à nouveau sept jours sur sept.»

«Le seul endroit où je me trouvais bien, c'était sur mon vélo, que j'utilisais pour faire le trajet Montreux-Lausanne et retour quand je suivais mes cours de formation.» En faisant travailler ses mollets, on a aussi le temps de réfléchir. Et, un beau jour, d'envoyer un SMS à son mari: «Je retire mon dossier de candidature et je reprends la compétition.» Accord de principe, nouvelle organisation de la famille, nounou, etc. «Ça m'a donné un pep, ce SMS, après des mois de galère! J'organisais déjà ma nouvelle «nouvelle» vie dans ma tête, je me suis senti des ailes.»

Le rêve envolé

Les contacts pris avec la fédération, tout le monde est enthousiaste. «On me voyait même peut-être qualifiée pour les Jeux olympiques de cette année.» Le 18 janvier 2004, la nouvelle est rendue publique. Magali Messmer est de retour. Objectif: Athènes. «J'ai été réintégrée dans l'équipe de Suisse, alors que je m'attendais à des obstacles. J'étais prête à tout faire pour remplir les critères de sélection. Tout allait bien, même si les risques financiers que j'avais pris n'étaient pas encore couverts.» Et le dopage? «Je pensais que j'allais être contrôlée de manière inopinée. Personne n'est venu, je ne me suis pas inquiétée.»

Quelques jours après, méchante montée d'adrénaline. Le rêve grec s'envole, au moment où la Fédération suisse de triathlon annonce que Magali ne pourra participer aux JO d'Athènes, n'ayant pas satisfait à l'article 5.2 du règlement de Swiss Olympic. Lequel stipule qu'après un retrait, un sportif d'élite est tenu de prouver qu'il a été à nouveau associé au système de contrôle antidopage pendant au moins un an avant la compétition. «Le choc. Pourtant j'étais sûre qu'il devait y avoir une solution hors de ce pointillisme juridique. Je pouvais montrer des photos de ma masse musculaire, subir toutes sortes d'examens. Je voulais ameuter les journaux.» Et ces questions sans réponse: pourquoi ne lui a-t-on pas dit tout cela à temps? A quoi sert une fédération sportive dans ce cas?

Magali annonce par voie de presse que «Swiss Olympic a réussi à trouver la faille qui pourrait empêcher son come-back». Le ton est surprenant, qui oscille entre paranoïa et théorie du complot. «Non, non, j'avais juste la rage. Comment pouvait-on me soupçonner de dopage éventuel? Moi qui venais de passer trois ans de ma vie aux côtés de ma famille, comme mère au foyer… La sanction est plus dure que si elle avait été administrée à un sportif pris lors d'un contrôle. La «faille», en ce qui me concerne, c'est le vide juridique. Mais je suis bien décidée à continuer à remettre le rêve en route. Car ma décision, je l'estime valable pour la femme, pour la mère, pour la sportive, pour la Suisse, pour le sport en général.»

«Je changerai de planning. Pas de métier»

Une tentative de conciliation a eu lieu hier entre l'athlète, la Fédération suisse de triathlon et Swiss Olympic. Mais cette dernière campe sur ses positions: «Les sportifs eux-mêmes disent qu'il faut des mesures très sévères», déclare Daniel Steiner, chef du département information et médias de Swiss Olympic. «Si l'on faisait une exception, cela créerait évidemment un précédent. L'article est très clair: si une seule dérogation est accordée, c'est toute la loi contre le dopage qui tombe par terre.» Et ce règlement, mérite-t-il quelque nuance? «Ce cas ne peut pas être jugé individuellement, car l'article ne donne aucun droit à une interprétation», argumentait hier le directeur Marco Blatter. «Dura lex, sed lex», commente Me Jacques Barillon, qui défend les intérêts de la sportive, en précisant dans un communiqué diffusé hier que sa cliente a pris la décision de solliciter une expertise scientifique prouvant sa bonne foi, puis qu'«elle se déterminera sur les suites à donner à cette affaire».

Le temps presse. Et rien ne dit que sans cet obstacle, Magali se qualifierait facilement pour Athènes. Mais elle a encaissé le nouveau coup. «Mon boulot, c'est de m'entraîner. Je n'ai rien à me reprocher, j'ai toujours été honnête.» Quoi qu'il arrive, Athènes ou pas Athènes – Me Barillon n'étant pas d'accord avec Swiss Olympic – Pékin 2008 demeure en ligne de mire. Pour la triathlète d'origine chaux-de-fonnière, les règlements antidopage «sont faits pour éliminer les tricheurs, pas pour mettre les bâtons dans les roues des gens de bonne foi».

Une épreuve de triathlon, c'est 1500 mètres à la natation, 40 kilomètres à vélo puis un 10 000 m de course à pied. Un sport complet, qui nécessite un entraînement complexe. «Comme la décision semble irrévocable, je changerai seulement de planning. Pas de métier.»

De quoi se faire une nouvelle «tête qui dépasse»? «Quand on a une image, conclut Magali, les gens se font déjà une idée très précise de vous.» On a cru comprendre que ce n'était pas forcément un avantage dans sa vie. Mais une nouvelle médaille changerait sans doute la donne. Car ce serait alors un vrai, un bel exploit: à Pékin, si elle y parvient, la triathlète Magali di Marco Messmer sera âgée de 37 ans.

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