Magnus Carlsen n'a chuté qu'une fois dans sa vie. Lundi 21 juillet, la réflexion consommée en rêveries adolescentes, le prodige a basculé de la scène surélevée du Palais des Congrès de Bienne. «J'ai simplement perdu le contrôle et, à vrai dire, je n'en ai aucun souvenir.» L'inadvertance lui a valu une plaie quelconque, un match nul face à Evgeny Alekseev et, encore qu'il en fut à peine étonné, l'indifférence collective. Avant lui, le ciel en a déposé d'autres. Aujourd'hui, 14h, Carlsen négociera une première place avec Leinier Dominguez, un insulaire cabochard.

Ainsi, Magnus Carlsen prospère, cahin-caha, sur une sphère mal quadrillée. Cramponné à un sac plastique de supermarché jaune, toujours, et à des croyances précaires: le jus d'orange est noyé dans l'eau, toujours, avant un match. «Je ne suis pas superstitieux, mais parfois, quand les choses fonctionnent bien avec certains objets, je les garde. Si je gagne avec un stylo un jour (ndlr: chaque joueur note les coups effectués durant une rencontre), je prends le même la fois d'après.» Toujours. Dans les corridors du Palais des Congrès, le Norvégien, 17 ans, vagabonde, revendiquant des accessoires surévalués, une morphologie inachevée et, en fin de compte, ni plus ni moins que le privilège de la hiérarchie. Divertissement cérébral invité pour la quatrième fois au Tournoi de Bienne, l'adolescent surclassera le Suisse Yannick Pelletier, samedi, lequel révisera ses certitudes avant que l'horloge, finalement, ne le fasse pour lui. «Je laisse toujours à mon adversaire le temps de se tromper.» Pelletier: «Le défaut de Magnus? Lorsqu'il n'est pas en forme, peut-être...»

Magnus Carlsen, deuxième meilleur joueur de la planète, vit ainsi, autant sur ses droits d'images, «j'ai constaté que les gens étaient passablement inquiets lorsqu'ils jouent face à moi, je dois créer une sorte d'angoisse», que sur des prémonitions obscures. «Je sens où la pièce doit aller pour être la plus efficace. Je le sais sans avoir à le calculer», livrait-il au Monde l'an passé. Vladimir Kramnik, Grand Maître russe: «Sa force réside dans une confiance en lui surprenante pour son âge. Il saisit toutes les occasions pour gagner. C'est sa marque de fabrique: il vous saute à la gorge à la première erreur. Ce n'est pas un attaquant, c'est un contre-attaquant.» L'intéressé s'en remet à une pudicité foncière, «je ne suis pas plus intelligent, j'ai simplement quelque chose, je crois, de spécial» et, plus en amont, à l'efficacité d'un régime infect: «Weetabix et raisins secs», en règle générale.

Liée à des observances plus ou moins avouables, la diagonale du roi Magnus Carlsen rappelle invariablement celle de Bobby Fisher, autocrate exubérant lequel, depuis, a eu le temps de sombrer dans la démence et, pire, mourir en Islande. Même ascendance occidentale - inédite pour la profession, vaste extraction d'anciens Soviétiques. Même acompte sur l'empirisme - Fisher acquiert le statut de Grand Maître à 15 ans, Carlsen à 13. Mêmes procédures, spontanément conquérantes. Même postérité? «Qui sait, je peux revenir à Bienne dans dix ans et être complètement fou...»

Issu d'une agglomération manufacturière, sortie Norvège-Sud, Magnus Carlsen échafaude ses premiers principes à 8 ans. «Je jouais alors contre moi-même pendant des heures.» La cantonade lui prête aujourd'hui des prouesses extravagantes: «Petit, il connaissait par cœur la surface et la population des 430 communes norvégiennes.» Encore: «Avant l'âge de 2 ans, Magnus pouvait reconstituer des puzzles de plus de 50 pièces.» Seule certitude: lorsqu'il a 12 ans, la famille Carlsen court les tournois européens en minibus. Autriche, Monténégro, Grèce, Hongrie... Le garçon s'arroge néanmoins le droit à l'inanité. Revendique une pratique intensive des «Lego» en même temps qu'une délectation consolatrice dans les albums de «Donald Duck». Le GM australien Ian Rogers, aujourd'hui entraîneur et journaliste émérite, se souvient d'un gamin «scotché devant les dessins animés», quelques heures avant un match face à Kasparov, Reykjavik 2004.

Depuis, le Grand Maître - comble éternel cédé à quelque 500 sommités jusqu'ici - a progressé: il paie des impôts sur ses revenus et, en 2006, a bâti une compagnie qui gère efficacement ses intérêts (MagnusChess AS). «Je ne sais pas combien je gagne, vu que je ne dépense rien. Je garde tout cela dans une banque, en Norvège. Parce que si je transférais mes comptes en Suisse, le maire d'Oslo ne me le pardonnerait pas.» Autrefois subventionné par Microsoft, les choses n'ont guère évolué depuis: la société qui consent désormais à ses habitudes pillardes, Fast Search & Transfer, est passée en mains américaines début 2008, moyennant 1,2 milliard de dollars.

Malgré un patrimoine personnel dont il n'a, par principe, qu'une vague idée de l'envergure, Magnus Carlsen reste soumis aux exaltations mystiques de la profession. «Je pense aux échecs, tout le temps. Je peux faire autre chose, mais l'échiquier revient sans cesse dans mes pensées, déroulant ses cases, inlassablement.» L'éréthisme ne lui autorise qu'un sommeil relatif. «Lorsque je rêve du jeu, il s'agit sans cesse d'un cauchemar. Soit je perds par forfait en arrivant une heure trop tard, soit mes adversaires trichent. Je n'ai jamais gagné durant la nuit...»

Extirpé de ses évasions douteuses, Carlsen reste une curiosité intellectuelle, «un joueur comme il y en a tous les vingt ou trente ans», selon Olivier Breisacher, membre du comité d'organisation du festival de Bienne. Concrètement, une fois la hiérarchie réévaluée en octobre, le Norvégien (2791,5 points Elo) n'aura - au mieux - qu'un adversaire à sa portée. Un Indien à la réflexion inopinée, Viswanathan Anand, champion du monde 2007.

D'ici là, le Tournoi de Bienne renverra l'intelligentsia échiquéenne à ses réalités plus ou moins favorables, vendredi matin. Magnus Carlsen, une fois la cérémonie de clôture consommée (11h), s'en ira par l'ICN 625 (12h50, voie 2 en gare de Bienne). Il est attendu à Mainz pour 17h21. Deux heures plus tard, il sortira un jus d'orange douceâtre d'un sac en plastique jaune.