Le maillot jaune de Lance Armstrong ne tient plus qu'à un fil. Passé à l'essoreuse par Jan Ullrich, qui a grappillé dix-neuf secondes à l'Américain, samedi, sur le plateau de Bonsacre, puis par Alexandre Vinokourov, qui en a repris quarante-trois hier à Loudenvielle-Le Louron, le chandail rétrécit à vue d'œil sur l'échine de son porteur, qui n'est toutefois pas encore tout à fait lessivé. A l'issue de deux des quatre volets pyrénéens, la lutte n'a jamais semblé aussi indécise, puisque les trois hommes se tiennent en dix-huit secondes au classement général. Jour après jour, col après col, ils façonnent le plus beau des cadeaux à l'attention du vénérable centenaire qu'est le Tour de France.

«Je savais que ce Tour ne serait pas aussi facile que les précédents pour moi, mais je suis surpris que les écarts soient toujours aussi faibles à une semaine de l'arrivée, avoue Lance Armstrong. Pour des raisons que j'ignore, je suis moins performant, alors que les autres le sont davantage. A partir de ce constat, il n'est pas nécessaire d'être un grand scientifique pour expliquer pourquoi le combat s'avère aussi âpre. Désormais, je n'ai qu'une chose à faire lorsque je me lève le matin: donner le meilleur de moi-même en espérant que cela soit suffisant.» Habitué à jouer au roc indestructible, le Texan s'est mué en frêle roseau. Ballotté de toute part, il a changé de partition.

Si la musique n'est plus la même sur la Grande Boucle, on le doit à deux solistes au sommet de leur art: Jan Ullrich et Alexandre Vinokourov. Pleinement retrouvé, irrésistible lors du contre-la-montre de vendredi, l'Allemand va même jusqu'à surprendre dans la montagne, où il a la socquette de plus en plus légère. Samedi, sous un soleil de plomb, il a posé Armstrong dans la dernière ascension, avec les yeux du tueur mis sur orbite. Le Teuton flingueur n'avait devancé le cow-boy du bitume qu'à deux reprises jusqu'ici. En 2000 à Morzine pour des prunes, le Tour étant déjà joué; et à Luz-Ardiden pour des lauriers il y a deux ans, l'Américain offrant alors un sucre à son dauphin résigné. Cette fois-ci, les secondes arrachées dans le sillage de l'Espagnol Carlos Sastre, vainqueur d'étape, n'ont rien d'anecdotique. Elles signifient que le rapport de force tend à s'inverser.

Armstrong, planqué au sein du peloton durant une bonne partie de la 14e étape entre Saint-Girons et Loudenvielle-Le Louron, remportée hier par Gilberto Simoni, s'est d'ailleurs comporté comme si Ullrich était le leader de la course, laissant le soin à la formation Bianchi de dicter le rythme, ne lâchant pas son adversaire d'une roue en fin de parcours. Alors qu'on s'apprêtait à vivre un mano a mano digne des plus grands duels de l'histoire du Tour, un drôle de guerrier s'est définitivement affirmé. A l'affût de la moindre brèche, Vinokourov a placé une nouvelle accélération dans le final, faisant voler en éclats Armstrong et Ullrich, chiens de faïence sur ce coup.

Le Kazakh, désormais à 18 secondes au général, endosse ainsi le costume du troisième homme. Et on sent qu'il troquerait volontiers sa tunique rose Telekom contre un maillot jaune qu'il a d'ailleurs porté de manière virtuelle un instant, alors qu'il comptait plus d'une minute d'avance sur ses rivaux dans la dernière des six ascensions de la journée, avant de céder du terrain dans la descente.

Les trois principaux protagonistes de ce Tour de France vont avoir encore tout le loisir de s'astiquer les jarrets d'ici au contre-la-montre de samedi prochain, fixé à la veille du défilé de clôture sur les Champs-Elysées. Aujourd'hui se profilent les cols d'Aspin et du Tourmalet, avec une arrivée au sommet à Luz-Ardiden en guise de dessert. Et comme chacun vise la même part de gâteau… «Ce Tour pourrait être historique, s'enflamme Armstrong, visiblement requinqué après sa défaillance de vendredi. Tout le monde me parle du «chrono» perdu à Cap'Découverte. Moi, je préfère penser à tous ceux que j'ai gagnés ces dernières années. Et si je perds le Tour pour une seconde, je ne vais pas pleurer. Je rentrerai chez moi boire une bonne bière et je reviendrai pour le gagner l'an prochain.»

Sur ces belles considérations, la pluie que l'Américain sollicitait de tout son cœur, histoire de diluer quelque peu sa sueur, s'est mise à rincer les Pyrénées, hier, peu après la fin de l'étape. De là à imaginer que son maillot jaune va encore rétrécir, il y a un pas que Jan Ullrich et Alexandre Vinokourov franchiraient volontiers.