Bleds et bourgades français rivalisent d'imagination pour égayer les juillettistes en goguette: grimper de la caisse de bière, jeu du bûcheron, concours de la tonte de moutons, on en passe et des plus loufoques. Mais sur la place du village, le Tour de France reste l'attraction principale proposée aux touristes et aux autochtones. Et cela ne risque pas de changer, puisque la Grande Boucle n'a jamais été aussi ouverte qu'au terme du premier contre-la-montre individuel couru vendredi entre Gaillac et Cap'Découverte. Impressionnant vainqueur de cette 12e étape, Jan Ullrich est revenu à 34 secondes au classement général d'un Lance Armstrong redevenu humain, tandis qu'Alexandre Vinokourov a, comme il l'espérait, limité les dégâts à la veille d'attaquer les Pyrénées.

Inimaginable Jan Ullrich! Après une dernière saison aussi noire qu'un roman de Louis-Ferdinand Céline, le revoilà sur les sentiers de la gloire. Opéré à deux reprises du genou au printemps et à l'été 2002, l'Allemand a traversé une impasse, emmagasinant les kilos superflus au cours de soirées arrosées. Et survitaminées, ce qui lui vaudra un contrôle positif aux amphétamines assorti de neuf mois de suspension jusqu'en mars dernier. Voué aux gémonies après avoir été porté aux nues, le vainqueur du Tour 1997 rompt avec Telekom, sa formation de toujours, pour signer avec Team Coast, qui ne tarde pas à partir en faillite. Malgré ce tableau peu reluisant, le natif de Rostock, remis en selle par le projet Bianchi, s'accroche à son guidon.

Petit à petit, il refait son nid au sein du peloton, peaufine sa condition avec sagesse et méthode. Hier, sur un tracé vallonné de 47 kilomètres dans les vignobles et les champs de tournesols du Tarn, Jan Ullrich, mi-aigle, mi-panzer, a repris son envol à 29 ans. Au départ, il s'est signé. A l'arrivée, le peloton entier, le tout-puissant Lance Armstrong y compris, pouvait lui tirer sa révérence. Car entre-temps, l'Allemand a réalisé une démonstration qui confine au divin.

Blond et racé comme une actrice hitchcockienne, facile comme un calembour de Philippe Bouvard, Ullrich a dominé ses adversaires de la tête et des épaules. Sans oublier les jambes, les siennes ayant tourné avec une régularité ahurissante. Jusqu'ici pape incontesté du contre-la-montre individuel, Lance Armstrong a tenu la distance durant le premier tiers de la course – les deux hommes étaient à égalité parfaite après treize kilomètres. Mais il a fléchi sous les coups de pédale de l'Allemand. «Je n'avais prévu aucune tactique particulière, a expliqué celui-ci. Il fallait tout donner du premier au dernier mètre et c'est ce que j'ai fait. J'avoue que l'écart que j'ai creusé avec Lance (ndlr: 1'35'') me surprend. Ce soir, je préfère savourer et ne pas trop penser à la suite.»

La suite? Elle s'annonce sérieuse et palpitante avec, dès ce samedi, la première des trois étapes pyrénéennes. Un triptyque imposant, truffé de difficultés – la seule journée de dimanche comporte six ascensions, dont quatre de première catégorie –, au cours duquel Lance Armstrong cherchera à ramener Ullrich à la raison, avant le deuxième contre-la-montre du 26 juillet prochain (49 kilomètres entre Pornic et Nantes). «Tout dépendra de nos jambes respectives», dit judicieusement l'Allemand, qui pourrait se «contenter» de suivre son rival pour aborder l'ultime chrono avec un avantage psychologique intéressant.

S'il pourra accorder un peu de marge, devant leur public, aux Basques Haimar Zubeldia et Iban Mayo, tous deux à 4'29'' au général, le Texan d'US Postal devra se méfier comme du choléra d'Alexandre Vinokourov, en embuscade à 51 secondes. Le Kazakh a parfaitement tenu la route, terminant troisième à 2'05'' de l'intouchable Ullrich. Sur les places de village, on n'a pas fini de vibrer.