Majid Pishyar porte sur lui l'élégance discrète des puissants. Lundi soir, ses premiers pas dans la peau de président du Servette FC étaient empreints d'une forme de retenue aux limites de la timidité. Des mocassins qui brillent sur la pelouse du Stade de Genève; un costume et une barbe taillés dans un identique souci de perfection. Après quelques injonctions, l'homme d'affaires iranien finit même par offrir un sourire aux photographes. L'image est impeccable. Au service d'un discours minimaliste, raisonnable et rassurant.

Encore traumatisé par les gesticulations de Marc Roger, le microcosme de la Cité de Calvin devrait logiquement être rassuré par le style presque effacé de Majid Pishyar. Mais, piquante ironie, le mystère qui entoure le nouveau patron du Servette suscite de nombreuses questions entre espoir et inquiétude. Philippe Wick, homme de confiance du président, justifie cette attitude. «En regard de sa grande influence au sein de cercles économiques et financiers, monsieur Pishyar ne peut pas prendre le risque de trop s'exposer. Parler ouvertement de budget et de contrats serait inconfortable vis-à-vis de ses engagements extra-sportifs. Cette discrétion explique la relative suspicion qui entoure sa personne.»

Il faut dire que Majid Pishyar est à la tête d'un empire. Issu d'une famille de propriétaires terriens, il fait d'abord fortune des fruits de la terre avant de se développer dans l'industrie lourde puis les services. Aujourd'hui, 32group - sa holding basée à Dubaï - œuvre dans trente-deux secteurs d'activités à l'échelle de la planète. De la pétrochimie aux télécommunications, le groupe déploie des ramifications tentaculaires. Vitrine médiatique de sa puissance, le projet Snowdome: véritable station miniature de sports d'hiver, qui devrait voir le jour dans les mois à venir au cœur du complexe pharaonique Dubaïland.

Devant une telle démonstration de force se pose naturellement la question de la place accordée au football. Que vient chercher un industriel de cette dimension au chevet du Servette FC? «Il n'a besoin d'aucune notoriété et n'est pas venu pour gagner de l'argent», assure Philippe Wick. Soit, mais l'époque bénie du mécénat semblait pourtant révolue autour des pelouses romandes. Bien calé dans les fauteuils des locaux de la société SFCH, organe genevois de 32group, l'homme de confiance confirme. Il esquisse ensuite des bribes de la «vision globale» du président. «Monsieur Pishyar aime rendre ce qu'il a reçu. Prendre par exemple un objet et le restituer plus beau afin d'en faire profiter les autres. C'est dans ce sens qu'il veut faire de Servette un bijou. Cette démarche peut alors également servir de vecteur économique au sein de la région, notamment dans le secteur immobilier.» Le récit dessine Genève - destination de vacances de son enfance et région idéale pour une préretraite active - comme un lieu de villégiature où se mêlent lien affectif et compétitivité économique. Et Servette devient le moteur d'une vieille passion, l'outil vers une assise locale.

Les arguments ont le poids pour convaincre. A condition, toutefois, d'éclaircir les zones d'ombre qui planent sur une première expérience infructueuse. Fin 2004, Majid Pishyar prend les rênes de l'Admira Wacker qui, sous sa direction, subit deux relégations et une procédure en liquidation. Son implication directe dans la descente aux enfers du club viennois n'est pas avérée, puisqu'il éponge de nombreuses dettes antérieures à son arrivée. Mais les médias autrichiens dénoncent, à l'époque, les absences d'un dirigeant nébuleux. Aujourd'hui, le club a fusionné avec un voisin et milite en troisième division sous le nom de Trenkwalder Admira, sans que toutes les questions aient trouvé leur réponse.

Pour Didier Henriot, nouveau vice-président grenat, rien ne sert de ressasser le passé. «Majid Pishyar dégage une énergie positive qui inspire ses collaborateurs. Le club doit en profiter pour se restructurer.» Drapé d'un voile de mystère, Majid Pishyar puise dans sa discrétion une grande partie de sa force de persuasion. De lui, on n'en saura guère plus. Puisse le Servette devenir son meilleur porte-parole.