Plusieurs cyclistes français font rêver les foules massées le long des routes de la Grande Boucle. Malheureusement, ils ne séduisent pas en pédalant sur un vélo. Idoles du peuple hexagonal, Raymond Poulidor, Bernard Hinault et Laurent Jalabert sont hors course. Cela ne les empêche pas de se royaumer encore et toujours au sommet de la cote d'amour. «Poupou», qui serre d'innombrables pognes chaque jour, n'a qu'à agiter la sienne pour déclencher un tonnerre d'acclamations. Le «Blaireau», dernier vainqueur tricolore en 1985 devenu expert ès-mondanités, reste un leader dans les cœurs et dans les esprits de ses compatriotes. Quant à «Jaja», notamment apprécié pour son surnom évoquant l'apéro et qui suit l'épreuve à moto pour la télévision, sa moindre apparition au départ d'une étape transcende les midinettes comme leurs aïeux.

Parmi les trente-neuf Français nichés au sein du peloton, seul le vieillissant Richard Virenque est en mesure de rivaliser à l'applaudimètre. Pour une nation où la tradition cycliste est si profondément ancrée, le constat est douloureux. «Nous traversons une phase de transition, explique Roger Legeay, directeur sportif de l'équipe Crédit Agricole. Les jeunes se battent bien, ils ont même des résultats. Mais tant que nous ne tiendrons pas un vainqueur potentiel du Tour, le public sera frustré.»

Nostalgiques et toujours passionnés en matière de petite reine, les mangeurs de baguettes ont, au fil des déceptions, appris à se contenter des miettes. Ils vibrent aux échappées des leurs, vouées à l'échec, et aux exploits des ténors étrangers, comme hier à Nevers, avec la nouvelle victoire de l'Italien Alessandro Petacchi au terme de la 5e étape entre Troyes et Nevers. Et attendent des jours meilleurs dans une relative bonne humeur. «Nos structures sont sérieuses, nous avons de bons partenaires financiers et nous travaillons sur la formation, poursuit Legeay. Mais un champion d'exception ne se trouve pas du jour au lendemain. C'est une question de providence.»

On pourrait verser dans le fatalisme et admettre que ladite providence est boudeuse. Mais le mal est plus subtil. «La jeune génération a été trop couvée, estime Laurent Brochard, champion du monde en 1997. Il lui manque cette envie de lutter. Nous, si on ne se battait pas, on disparaissait. Aujourd'hui, tu peux exister sans te donner à fond. Beaucoup plus de Français passent pros et, dans la masse, il n'y a pas que des bons.»

En 2002, Sylvain Chavanel remporte les Quatre Jours de Dunkerque et Sandy Casar termine deuxième de Paris-Nice. A 24 ans, tous deux sont propulsés sur le devant de la scène par les médias et… la force des choses. «Je trouve qu'on en fait des vedettes un peu trop tôt, dit Laurent Jalabert. C'est un sport où il faut savoir se remettre en question. Je sens un manque d'ambition chez ces jeunes. Sylvain et Sandy ont du tempérament, mais leur environnement n'est peut-être pas idéal. Une équipe sympa comme La Boulangère (ndlr: celle de Chavanel) a surtout une vocation formatrice. Certaines formations n'amènent pas leurs Français sur les grandes courses. Or, pour ne pas végéter, il faut se confronter aux grosses pointures. Sinon, le jour où tu arrives sur le Tour, tu ne comprends pas ce qui t'arrive.»

Casar et Chavanel n'ont pas l'air perdus dans cet univers impitoyable, mais ils peinent à assumer les responsabilités que la vox populi veut leur faire endosser: «Je préférerais que l'on ne fasse pas de comparaison avec d'anciens champions, qu'on se contente de ce que je fais, de ce que je suis», soupire Casar, membre de la Française des Jeux. Chavanel, s'il se dit «plein d'envie» et décidé à «faire son chemin», refuse de cohabiter avec la pression: «Quand Didier Rous est tombé lors du Tour 2002, je suis devenu leader. Je devais demander des bidons aux collègues, mais je n'osais pas. Je ne sais pas si je suis prêt à assumer ce rôle aujourd'hui.»

C'est bien ce que semble déplorer Bernard Hinault, vainqueur du Tour 1978 à 23 ans pour sa première participation: «Le champion de demain doit jouer dans la cour des grands le plus tôt possible, être présent sur les classiques et les épreuves de quatre ou cinq jours pour se faire les dents.»

Tandis que les glorieux anciens incitent les jeunes pousses prometteuses à plus d'audace, le cyclisme français tourne en rond. Les observateurs se demandent quel coureur hexagonal pourrait remporter une étape cette année. Dans ce contexte, la conquête du maillot jaune par Jean-Patrick Nazon pour vingt-quatre heures, mardi à Saint-Dizier, a été saluée à grand renfort de flonflons. «Cette situation n'est pas un drame, c'est juste dommage», commente Jean-Marie Leblanc, directeur de la course. Par bonheur, pendant ce temps-là, «Poupou», le «Blaireau» et «Jaja» assurent le spectacle. Sans vélo.