La gueule cabossée d'Eric Landry, ses balafres et son œil au beurre, s'étalaient lundi à la une de plusieurs quotidiens. Haut les cœurs… A Lausanne, l'entraîneur Bill Stewart dénonce une vendetta contre son «joueur clé», et remercie le ciel d'avoir sauvé «le futur père de deux jumeaux». Comme lui, la direction du club accuse Mike McParland, entraîneur de Gottéron, d'avoir fomenté une expédition punitive – «un attentat», selon le terme exact. L'intéressé dément à renfort de moues affligées, et jure qu'il est un chic type. L'auteur de la charge, Jeff Shantz, dit, lui, qu'il est désolé, qu'il n'a pas voulu blesser, que c'est juste du hockey.

Selon toute vraisemblance, le juge unique de la Ligue suspendra le ou les fautifs, ce mardi, à quelques heures du quatrième acte des play-out (série contre la relégation, 2-1 en faveur de Gottéron). Le match, lui, aura lieu. Rien ne justifie qu'il soit annulé, sinon des rumeurs de rixes entre supporters dont nul ne connaît la provenance, et que colportent essentiellement les dirigeants du LHC. «Nous préparons des banderoles, rien de plus», certifie un «ultra». De ce climat délétère émane une fébrilité, un désarroi – «une puanteur», s'enflamme Bill Stewart – hautement symbolique. La proportion mal maîtrisée que prend cette affaire, certes tragique mais guère inhabituelle, trahit le profond malaise de deux clubs emblématiques, en proie à de graves problèmes existentiels.

Les dirigeants

En coulisse, Roland von Mentlen manœuvre avec la roublardise qui sied à ses états de service. Le directeur de Gottéron est un homme de hockey. Il en connaît les arcanes, les mécanismes, les us et coutumes. Problème: son ego s'accommode mal des combats d'arrière-garde. «RvM» se sent devenir un conquérant de l'inutile. Le 2 janvier dernier, il s'en confiait dans un entretien au Temps: «Lors de mon arrivée à Fribourg, nous avions convenu d'une période de consolidation. Quitte à briser la collégialité, j'affirme que nous ne pouvons plus consolider le club dans la médiocrité. Si, à l'horizon 2006, nous n'avons pas évolué, notre appartenance à l'élite ne sera plus fondée sur des considérations réalistes.»

En attendant, Roland von Mentlen se débrouille pour sauver les apparences. Il a pour lui beaucoup de métier et un formidable réseau d'accointances. Lobbyiste émérite, il défend son club avec toute la mauvaise foi requise; jusqu'à estimer l'an dernier que créer une élite fermée serait un sacrilège, puis à trouver la relégation obsolète et infantile cette année, à son proche contact… Preuve de sa loyauté indéfectible: «RvM» soutient avec aplomb que la charge de Jeff Shantz était correcte.

A Lausanne, le conseil d'administration est fraîchement installé. Il a mis un terme à trois années d'une gestion pain-fromage, épongé une dette rédhibitoire, pris des mesures de redressement courageuses avec le transfert, pour la saison prochaine, de trois têtes d'affiche: Olivier Keller, Gäetan Voisard et Jean-Jacques Aeschlimann.

Problème: l'équipe est à la dérive. Une relégation ruinerait un projet certes embryonnaire, mais ambitieux. Dans la crise, la nouvelle direction paie son inexpérience. Ses réactions épidermiques, ses abus de langage, fleurent l'énergie du désespoir face à une situation qui, de toute évidence, lui échappe. Comme lui a probablement échappé cette référence désastreuse à Pat Schafhauser, devenu paraplégique, lui, à la suite d'un regrettable accident de jeu.

Les entraîneurs

Mike McParland a-t-il envoyé quelques cadors aux trousses d'Eric Landry? Le proche entourage du coach fribourgeois le sait incapable d'une telle perfidie. La provocation, oui. «Toutes les équipes vont chatouiller la star adverse, surtout quand elle est notoirement irascible», glisse un joueur lausannois. L'agression caractérisée, non. Pour Mike McParland, c'est bien simple: si Eric Landry est défiguré, c'est d'abord parce que «la jugulaire de son casque n'était pas assez serrée»!

Quand un club a beaucoup de problèmes et peu d'argent, souvent, il pense à lui: Mike McParland, homme de peu de singularités, père de famille aux rondeurs rassurantes, une bonne bière pour forger l'esprit d'équipe et un hockey tout en âpreté et en sueur pour surmonter l'adversité. Laborieux, timoré peut-être. Une réputation de perdant invétéré forgée en quinze années de luttes anonymes. «Mais tout le contraire d'un salopard», jurent ses proches.

Son confrère Bill Stewart en appelle à la raison-garder: «Je refuse d'entendre ou de prononcer le mot revanche. Ce terme, une fois jeté en pâture à la vindicte populaire, contient une puissance destructrice. Il ne faut pas jouer avec la nature humaine.» Bill Stewart dans la posture du parangon de vertu, chevaleresque, charitable. Ainsi s'exprime l'entraîneur qui, entre autres joyeusetés, a privé ses joueurs de repas, simulé une attaque cardiaque pour obtenir un temps mort, fracassé la table du vestiaire, traité publiquement Thomas Berger d'ersatz juste avant d'entrer sur la glace; un entraîneur qui, pour oublier ce monde de brutes, chasse le cerf, l'ours et le loup.

A quelques heures du quatrième acte, «Billy the Kid» est fâché. Il accuse, peste, trimbale un ricanement sardonique, donne du «fuck» toutes les deux phrases, le buste fier et le regard exorbité. «Au cours de ma carrière, j'ai côtoyé une foule d'entraîneurs, témoigne un Lausannois. Jamais je n'en ai connu d'aussi dur et direct. Reste que Bill Stewart est très compétent. Peut-être, simplement, s'est-il trompé de pays.» Quoi qu'il en soit, l'homme est interdit de séjour aux Etats-Unis, coupable d'avoir caché un jeune talent ukrainien dans la soute à bagages du bus.

Les joueurs

Eric Landry est chatouilleux. Toute la corporation le sait, à commencer par Jeff Shantz, son ancien coéquipier aux Calgary Flames, transféré de Langnau il y a une semaine seulement. La volonté de nuire est quasiment indémontrable. Mais avec un tel élan, avec l'inclinaison de sa canne et de son corps sur le dos arc-bouté d'Eric Landry, Jeff Shantz pouvait difficilement ignorer qu'il prenait le risque de blesser. En National Hockey League (NHL), un joueur qui porte atteinte à l'intégrité physique d'autrui est suspendu de toute activité, avec effet immédiat, aussi longtemps que sa victime n'est pas apte à rejouer. En Suisse, Jeff Shantz encourt, au pire, une suspension de dix matches.

Au-delà de sa charge émotionnelle, cette affaire s'inscrit dans le contexte de joueurs écrasés par le poids des défaites, en partances pour d'autres horizons ou arrivés à l'improviste, le temps d'un intérim, grâce à des règlements laxistes.

L'affaire s'inscrit encore dans le cadre de rumeurs persistantes sur une suppression rétroactive de la relégation et, plus éloquent encore, dans le niveau général de cette série, hockey de préau, extraordinaire indigence d'une pièce de boulevard en sept actes. Bill Stewart a raison sur un point: «Les vrais perdants, ce sont nous tous. Nous qui donnons une piètre image de notre sport, de notre métier, de nos clubs respectifs et, en filigrane, du hockey suisse.»