«Je ne peux vous parler ni de lui, ni de nos conditions de travail. Si les Qataris découvrent que je suis une source d’information pour vous, cela peut mettre ma vie en danger. Comme ce qui est arrivé à l’écrivain kényan.» Denis*, travailleur ougandais au Qatar depuis plusieurs années, a peur d’évoquer le nom de Malcolm Bidali, l’ancien agent de sécurité devenu la voix des travailleurs immigrés au Qatar.

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Arrêté en mai 2021 pour «association avec des puissances étrangères en vue de déstabiliser le pays», emprisonné trois semaines avant que sa disparition n’inquiète les ONG, Malcolm Bidali a été condamné pour «propagation de désinformation», forcé de plaider coupable et de payer 25 000 riyals (6300 francs) d’amende avant d’être expulsé le 23 août. «Heureusement que les ONG ont payé pour moi. Vous vous rendez compte… tout cela pour avoir raconté la vérité. Au Qatar, la liberté d’expression a un prix.»

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Dans ce café discret au sommet d’une tour de Nairobi, le jeune homme fait profil bas. Il ne sort que très peu, encore affecté par des semaines de détention. «Deux Qataris du Qatar’s State Security Bureau (SSB) m’ont sommé de sortir de la voiture, comme si je leur appartenais. Ils m’ont mis les menottes et un des types m’a dit: «Ton cas est grave, nous ne sommes pas la police ordinaire.»

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Cafards et punaises

Malcolm Bidali était au Qatar depuis près de trois ans. Dès son arrivée à l’aéroport de Doha, il est emmené au sud-ouest de la ville, dans une zone industrielle où s’entassent 425 000 âmes, pour majorité des travailleurs venus du sous-continent indien ou d’Afrique de l’Est, soit près de 17% de la population totale du pays. Ici, le clinquant qatari n’a plus prise: pas de pelouses soigneusement tondues et arrosées, il n’y a que de la poussière de ciment, des squelettes de déchets industriels, du plastique usagé volant et des centaines de préfabriqués lugubres. A l’intérieur, les cuisines grouillent de cafards, les lits sont infestés de punaises. «Ce lieu n’est pas fait pour loger des êtres humains. Mais c’est là que le Qatar cache tous ses travailleurs. On vous fait sentir que vous êtes dans un pays auquel vous n’appartenez pas.»

Comme les autres recrues du camp de travail de GSS Certis, Malcom Bidali a dû remettre «volontairement» son passeport à son employeur «pour sa propre sécurité». «Tu ne peux pas refuser car tu as quitté ton pays pour gagner de l’argent, pour avoir une vie meilleure. Si tu commences déjà à faire des vagues, tout peut s’arrêter là.» Le jeune Kényan (29 ans) travaille comme agent de sécurité dans une salle de contrôle. Sur des dizaines d’écrans filmant 24h/24 des sites à surveiller, il n’observe aucun vol, mais est le témoin privilégié et effaré des atteintes constantes aux droits élémentaires de ses compagnons d’infortune.

Ils avaient peur que les travailleurs étrangers s’organisent en syndicats. Le jour où cela se produit, ce sera fini pour les Qataris!

Malcolm Bidali

Il a alors l’habitude de se rendre à une bibliothèque de Doha. Un habitué des lieux lui conseille de contacter Vani Saraswathi, salariée pour le média Migrant-Rights, entité défendant le droit des travailleurs immigrés, basée dans la péninsule arabique. «Malcolm voulait se rendre utile, et nous avons réalisé qu’il avait un don pour les mots, se souvient celle qui échangeait avec lui par e-mail. Il écrivait très bien, alors il a commencé à faire des billets sur ses propres expériences. Après ça, il s’est intéressé aux lois du travail au Qatar, qu’il avait étudiées en amont. Si vous lisez ses articles, presque tout est constructif. Il critique des réalités, mais propose toujours des solutions.»

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Sous le pseudonyme de «Noah», Malcolm raconte son quotidien dans un blog hébergé par le site de Migrant-Rights. L’agent de sécurité devient un militant des droits de l’homme. Il dénonce pour chaque lettre de l’alphabet une humiliation vécue ou observée, une violation du droit du travail qatari ou encore une xénophobie décomplexée à l’égard des travailleurs étrangers. «Il est triste que le pays ait besoin de tous ces sacrifices, des morts mais aussi des travailleurs traumatisés, pour atteindre une telle grandeur et l’organisation d’une Coupe du monde», dit-il.

«J’ai pensé à Khashoggi»

Ses publications ne passent pas longtemps inaperçues. Parfois, ses dénonciations améliorent les conditions de travail dans son entreprise. Autour de lui, tous se demandent: «Qui est Noah?» Il vit dans l’ombre et dans la peur. «J’étais comme le Batman. J’étais terrifié.» Un jour, sur Twitter, il reçoit un message étrange d’un inconnu qui se présente via une biographie. Un lien y figure. Malcolm clique. L’écran de son smartphone s’éteint puis se met à formuler une succession de codes. Hacké? Malcolm sent le vent tourner. Quelque chose va lui arriver.

Le 4 mai, son entreprise le livre à des agents du renseignement qatari. Il sera emprisonné près d’un mois, sans aucun contact avec l’extérieur, les yeux souvent bandés. «Au début, on a commencé dans une pièce sombre, comme abandonnée. Mes geôliers étaient armés. J’ai pensé que si je leur donnais trop vite toutes les informations sur mon cas, ils se débarrasseraient de moi comme l’Arabie saoudite avec Jamal Khashoggi.» Les interrogatoires se succèdent, les mêmes questions reviennent sans cesse. «Ça durait des heures. Ils avaient peur que des syndicats de travailleurs étrangers se forment en catimini. Ils voulaient que je les dénonce. Mais vous imaginez, si les travailleurs au Qatar avaient des syndicats… Le jour où les travailleurs s’uniront, ce sera fini pour les Qataris!»

Pourtant, même au Qatar, de jeunes locaux, souvent partis étudier en Europe ou aux Etats-Unis, prennent timidement parti pour l’agent de sécurité kényan. Avant son arrestation, certains n’hésitaient pas à féliciter «Noah» pour ses dénonciations. «Nous allons accueillir le plus grand événement sportif et c’est comme jeter du sel sur une plaie, car [le pouvoir] ne se soucie pas de nous. Il se soucie de ce que vous [Occidentaux] pensez de nous, de la tribune internationale, regrette Khalil*, un activiste qatari. Et je me demande quand le monde va enfin se réveiller à notre sujet. Qu’il s’agisse d’expatriés ou de citoyens qataris comme moi, notre sort repose uniquement entre les mains de très peu d’individus ici.»


* Prénoms modifiés pour raisons de sécurité