«Ceux qui essayent de lutter contre la mafia du dopage le paient en personne: c'est la raison pour laquelle j'ai décidé de clore ce chapitre de ma vie.» Cette phrase, lourde de sens, fut prononcée lors de la Conférence internationale des médias du sport à Copenhague, en novembre 2002, par le professeur Sandro Donati, un scientifique mis au placard par le Comité olympique italien (Coni) après avoir eu le courage de dénoncer l'existence d'un «système dopage» dans le sport de haut niveau italien des années 90. Ses propos sont révélateurs de la déprime et de la peur qui caractérisent aujourd'hui les protagonistes de la lutte antidopage en Italie. Une série de faits troublants a même poussé certains à évoquer une hypothétique «malédiction» qui frappe ponctuellement tous les audacieux, ou les inconscients, qui osent s'attaquer à l'omertà, à la face obscure du sport et à la bête écarlate du dopage.

Toutefois, la superstition étant «la religion des âmes faibles», selon l'écrivain anglais Edmund Burke, il ne doit donc s'agir en réalité que d'une longue série de coïncidences. Forcément. Prenons le cas du jeune magistrat Pierguido Soprani. En 1998, à Ferrare, il prend en charge le dossier brûlant des rapports entre le laboratoire biomédical du professeur Francesco Conconi et les dirigeants du Coni. Brillant et volontaire, après trois ans d'interrogatoires et de perquisitions, il arrive en 2001 à une conclusion retentissante: l'existence d'un «dopage étatique».

En 2004, le verdict blanchira tous les accusés pour prescription des faits. Entre-temps, Pierguido Soprani a été l'objet d'une procédure disciplinaire, d'un «transfert pour incompatibilité avec le lieu de travail», après onze années de bons et loyaux services au Parquet de Ferrare. «Victime de pressions, j'ai préféré ne pas résister et j'ai été muté à Bologne», reconnaît-il. Aujourd'hui, à 44 ans, il a choisi de quitter définitivement la magistrature: il écrit pour un quotidien et conseille des entreprises sur le plan juridique. Et surtout, il n'enquête plus.

Au Parquet de Padoue, une situation similaire s'est produite. Paola Cameran était connue comme une juge d'instruction particulièrement efficace, hyperactive en matière de lutte contre les trafiquants de produits dopants. Elle avait mis en place sur le Tour d'Italie 2001 un système vidéo qui permettait de voir et d'entendre les coureurs dans leurs chambres d'hôtel. Une opération efficace qui a conduit au procès pénal de nombreux cyclistes, dont Davide Rebellin, vainqueur de trois classiques en 2004. Depuis, Paola Cameran, 44 ans, a été promue juge. Elle officie à Padoue et à Cittadella. «C'est elle-même qui a demandé à changer», soutient la magistrature.

«La pugnacité professionnelle dont elle fit preuve dans ses enquêtes nous manque», regrettent pourtant ses anciens collaborateurs. Il ne peut que s'agir d'une coïncidence bien sûr. Tout comme la mise à l'index de Luigino Lambranzi, membre de la Brigade des finances de Padoue qui, en juillet 2004, a personnellement répondu à l'appel des organisateurs du Tour de France qui souhaitaient savoir si, oui ou non, le Slovène Martin Hvastija et l'Italien Stefano Casagranda étaient concernés par des procédures judiciaires. «Oui, le procès pénal de Hvastija pour utilisation de produits dopants et celui de Casagranda pour recel doivent se tenir prochainement à Padoue», a courtoisement répondu par fax Luigino Lambranzi.

Les deux coureurs ont ensuite été mis hors course par la Société du Tour. Etrangement, quelques semaines plus tard, le sénateur Guido Calvi accusait en séance Lambranzi de «prévarication» et mettait publiquement en doute ses compétences. La hiérarchie a aussitôt sanctionné le coupable: Luigino Lambranzi a été dessaisi d'un dossier sensible sur les comptes suspects de la Fédération italienne de cyclisme qui, selon lui, achetait et fournissait les produits dopants aux coureurs de la Squadra Azzurra. Depuis, il ne peut plus enquêter. On l'a même privé de fax. Il ne doit s'agir que d'une coïncidence. Bien sûr.

Le cas du magistrat de Bologne Giovanni Spinosa est également intéressant. Spinosa fut l'un des principaux acteurs de la lutte contre le dopage en Italie. A partir de 1998, il a conduit avec persévérance l'enquête sur la pharmacie Giardini Margherita qui donna naissance au procès du docteur Michele Ferrari, le «préparateur» officiel de l'Américain Lance Armstrong. En décembre 2003, on apprenait que Giovanni Spinosa venait d'être nommé président de la section pénale du tribunal de Paola… en Calabre. A sa propre demande, paraît-il. Quelques jours plus tard, alors qu'il s'entraînait à vélo dans les environs de Bologne, il fut renversé par une voiture: fractures de la jambe et du bras. Ce matin-là, pour la première fois, il avait choisi de ne pas se rendre au Tribunal de Bologne où se tenait une audience du procès de Michele Ferrari, ayant délégué l'accusation à son collaborateur Lorenzo Gestri. Une malédiction? Non, une simple coïncidence. Evidemment. A qui le tour?