Année après année, le milieu échiquéen est dirigé par le même roi, Garry Kasparov. Le monarque aux humeurs fantasques mais au génie inégalé, fait la pluie et le beau temps, décide de remettre ou non son titre en jeu, choisit puis rejette les challengers susceptibles de l'affronter. Kasparov profite à fond de sa suprématie insolente sur les 64 cases pour l'étendre à l'ensemble du circuit.

Derrière, les jeunes loups (Kramnik, Anand, Shirov, Adams, Ivanchuk) s'épuisent, les années passent et les yeux se tournent toujours plus vers une nouvelle génération, celle des moins de 18 ans, celle des prodiges des ordinateurs et d'Internet qui pourraient, un jour, faire chuter Kasparov de son trône. «Mais il évolue encore un ton au-dessus, voire même deux», relève Peter Svidler, 24 ans, étincelant vainqueur du récent tournoi des grands maîtres de Bienne. Issu de la filière de Saint-Pétersbourg, Svidler a non seulement inscrit son nom pour la première fois au palmarès du prestigieux événement seelandais, mais il a sorti une performance rare à ce niveau, devançant ses poursuivants immédiats (dont le meilleur junior du monde, l'Ukrainien Ruslan Ponomariov) de deux points, avec 7,5 unités en 10 rencontres. «C'est un résultat kasparovien», relèvent les experts, qui se réfèrent à cette domination en principe apanage du seul Kasparov.

Avec sa boucle d'oreille et son anglais parfait, Peter Svidler fait partie de ceux qui sortent du lot. Il figure d'ailleurs parmi les principaux outsiders au sommet des échecs mondiaux. Triple champion de Russie, triple vainqueur des Olympiades, champion du monde par équipe et vainqueur de deux des plus renommés tournois du circuit (Tilburg, Dortmund), Peter Svidler a surtout la particularité d'être un des deux joueurs (avec le Russe Andreï Sokolov) à avoir infligé une défaite à Garry Kasparov ces trois dernières années! Sa performance cet été à Bienne devrait lui permettre de décrocher la 8e place au classement mondial des meilleurs cerveaux. En attendant peut-être des jours meilleurs, dans une seconde moitié d'année extrêmement chargée…

«Kasparov contre le reste du monde», tel fut le titre de la partie menée il y a un an par l'ogre de Bakou contre les internautes du monde entier. C'est aussi le scénario qui attend ces prochaines semaines les échecs, tant les rendez-vous des stars vont se succéder. Offrant d'un côté de multiples occasions aux grands maîtres de s'illustrer, mais de l'autre en renforçant encore ce sentiment de flou qui règne dans le cirque noir et blanc. «Le monde des échecs est lui-même une complète anarchie, lance Peter Svidler. Personne ne comprend vraiment la situation.» A commencer par le titre de champion du monde que trois hommes revendiquent toujours, soit Garry Kasparov, légitime, mais inofficiel, Alexander Khalifman, l'officiel, selon la Fédération internationale des échecs (FIDE) et Anatoly Karpov, nostalgique de son passé glorieux qui n'a pas apprécié d'être démis de son titre par la FIDE, l'an passé à Las Vegas, après avoir boycotté l'événement. A 49 ans, Karpov n'est plus que le no 12 mondial. Il viendra d'ailleurs plaider son cas à Lausanne le 18 août, devant la commission arbitrale des sports, dans l'ultime étape du procès qui l'oppose à la FIDE.

Côté échiquier, après le calme plat, les compétitions de choc vont se succéder à une allure infernale. Comme si la FIDE voulait subitement combler le manque de ces derniers temps. Dès la fin du mois, la première Coupe du monde d'échecs se tiendra à Shenyang, en Chine, avec 24 des meilleurs grands maîtres (Anand, Khalifman, Svidler, Gelfand, Ivanchuk). Du 28 octobre au 12 novembre, Istanbul accueillera les Olympiades, les «Jeux olympiques des échecs», où, pour une fois, la Russie ne sera pas favorite. «Je ne serai pas dans l'équipe, souffle Peter Svidler. Ni d'ailleurs tous les autres joueurs de pointe. La Fédération russe nous doit encore une certaine somme d'argent depuis deux ans.» Et dès le 25 novembre, le championnat du monde individuel (doté de 4,6 millions de francs suisses) prendra son envol à New Delhi, avec la très grande majorité des 100 joueurs de pointe du classement. Mais une fois encore, le choix de la FIDE, ou plutôt de son omnipotent président Kirsan Ilioumjinov, suscite la polémique. La phase finale doit en effet se dérouler à Téhéran, une idée combattue par une bonne partie des grands maîtres…

Comme de coutume, Garry Kasparov fera bande à part, lui qui boude depuis 1993 toute manifestation placée sous l'égide de la FIDE. Mais au moins, après de nombreux coups dans l'eau, il acceptera de remettre son «titre» en jeu, pour la première fois depuis cinq ans, face à son dauphin, le numéro 2 mondial Vladimir Kramnik (25 ans), dès le 8 octobre à Londres, en 16 parties. Les conditions du match (aucun cycle de qualification, désignation arbitraire de Kramnik) font jaser. Toujours est-il que les deux meilleurs grands maîtres actuels seront réunis, ce qui donnera une légitimité certaine au match. Et tous les concurrents et experts s'accordent sur un point: Kramnik est certainement celui qui possède à l'heure actuelle les meilleurs atouts pour inquiéter Kasparov, son ancien maître. Pour Peter Svidler, «Kramnik n'a pas grand-chose à envier à Kasparov au niveau échiquéen. Mais nul ne sait comment il gérera ces matches, quelle sera sa force mentale, sa préparation et sa condition physique pour tenir le coup dans un domaine où Kasparov possède toute l'expérience»…