Lance Armstrong n'est pas encore un héros aux Etats-Unis, mais sa notoriété y fera un bond ce week-end. Les grandes chaînes américaines de TV, qui se désintéressent du Tour de France depuis son départ, vont prendre Paris d'assaut dès samedi pour relater l'épopée du maillot jaune texan. L'intérêt des autres médias américains a commencé à croître dimanche dernier, avec l'arrivée sur le Tour d'une vingtaine d'envoyés spéciaux en renfort de la poignée de spécialistes du vélo qui, depuis quinze jours, donnaient aux Américains un écho confidentiel des exploits de Lance Armstrong et de son équipe, US Postal.

Brad Townsend est un de ces reporters de la dernière heure. Il était en Ecosse quand sa rédaction, le Dallas Morning News, l'a prié de rejoindre en urgence la Grande Boucle dans les Pyrénées. «Je ne connais rien au cyclisme», avoue-t-il sans fard. C'est sans importance, il n'est pas là pour raconter la course. Ses articles parlent de l'incroyable histoire de Lance Armstrong, champion ressuscité après avoir été victime d'un cancer des testicules. «Sa trajectoire est exemplaire, il est un modèle», a-t-il expliqué hier à ses lecteurs. Les suspicions de dopage qui empoisonnent le Tour et son leader ne le refroidissent pas: «Lance s'est expliqué mercredi avec clarté. On peut lui faire confiance. On doit lui faire confiance.»

Le Dallas Morning News est sans doute le journal américain le plus mobilisé sur la fin de l'épreuve. Normal, ce quotidien est vendu dans la ville où Lance Armstrong a grandi. Andrew Hood y tient la chronique cycliste depuis plusieurs années. Son sentiment sur ce Tour 1999, son quatrième comme journaliste? «Le dopage jette une ombre sur les exploits sportifs. Il ne faut pas être naïf, ce sport ne peut pas devenir propre d'un jour à l'autre.» Va-t-il jusqu'à faire partager à ses lecteurs les soupçons qui planent sur Lance Armstrong? «Jusqu'à preuve du contraire, il n'est pas coupable. Le doute doit profiter à l'accusé.»Son collègue Brad Townsend renchérit: «Le retour au premier plan de Lance après sa maladie ne surprend pas à Dallas où l'on connaît son formidable potentiel et sa volonté féroce de vivre et de gagner.»

Faire confiance

Aux Etats-Unis, le cyclisme reste un sport confidentiel, sans réelle audience au-delà du cercle des cyclistes eux-mêmes. Le New York Times vient toutefois de consacrer deux jours de suite la une de son cahier sportif aux exploits du maillot jaune. Son envoyé spécial sur le Tour, Samuel Abt, qui signe aussi pour le Herald Tribune, se désole, en privé, du «climat délétère» qui entoure l'épreuve: «La paranoïa autour du dopage m'attriste.» Le chroniqueur déclare connaître le détenteur du maillot jaune depuis plus de dix ans: «Je prends le pari qu'on peut faire confiance à Lance Armstrong quand il se déclare propre.»

Jusqu'à mercredi, la suspicion de dopage dans le Tour était ignorée, ou que très brièvement évoquée, par la presse américaine. Ce n'est que mercredi que les journalistes américains sur le Tour ont empoigné la question après la publication de l'article controversé du Monde révélant que des traces, certes minimes, de corticoïdes ont été décelées dans les urines du Texan. Le démenti apporté par le coureur lui-même et les explications tardives de l'Union cycliste internationale ont été largement répercutés aux Etats-Unis jeudi. A l'image de Brad Townsend, les journalistes américains se déclarent respectueux de l'enquête publiée par Le Monde: «Au nom de la recherche de la vérité, la presse américaine serait encore plus agressive si elle enquêtait sur un soupçon de scandale dans nos sports nationaux, le basketball ou le baseball.» Journaliste scientifique, le Canadien Ian Austen, s'intéresse spécialement au dopage. Chroniqueur régulier au New York Times et collaborateur de plusieurs revues spécialisées, il dénonçait en 1995 déjà l'usage illicite d'EPO (érythropoïétine) dans le cyclisme et d'autres sports, spécialement la natation. Son sentiment sur le Tour 1999, qu'il suit depuis le départ, est mitigé: «Les preuves manquent, mais des signes m'inquiètent. Le rythme des meilleurs dans les grands cols n'a pas baissé; on continue à voir des coureurs qui avancent comme des motos sans transpirer.» Les performances sportives de Lance Armstrong l'étonnent, mais c'est surtout son attitude «superficielle» face au dopage qui le déçoit: «Il a tendance à nier le problème. Le dopage reste pourtant une plaie ouverte dans le sport de compétition, y compris dans le cyclisme».