En moins de deux heures, l'espace d'une course, le week-end dernier en Autriche, Eddie Irvine a fait grimper sa cote à une hauteur que cinq saisons de F1, dont plus de trois passées à piloter des Ferrari, ne lui avaient pas permis d'atteindre. Si l'Irlandais n'a jamais douté de son talent, sa victoire au Grand Prix d'Autriche l'a positionné comme l'égal de Michael Schumacher. C'est du moins ce qu'un constat rapide permet d'affirmer: même privée de Schumacher, la Scuderia Ferrari peut donc gagner.

A l'analyse, les choses ne sont pas si simples. Propulsé sur le devant de la scène par les circonstances – l'accident du champion allemand au Grand Prix d'Angleterre – Irvine a su profiter de son nouveau rôle de leader et de toute l'attention de son équipe. Le nouveau «héros» de la Scuderia a aussi eu la réussite de son côté dans une course où Mika Hakkinen a passé l'essentiel de son temps à combler son retard consécutif à un tête-à-queue dès le deuxième virage, à la suite d'une poussette de son équipier.

Après avoir célébré son succès avec quelques amis à Londres, sur la route de Dublin, Irvine n'aura pas manqué à l'orée du Grand Prix d'Allemagne d'étudier les feuilles de temps du Grand Prix d'Autriche. Sur lesquelles il a pu constater que Hakkinen, dans sa folle et superbe remontée, a régulièrement battu le record du tour. Comparé au meilleur chrono de la Ferrari, la McLaren s'est montrée six dixièmes plus rapide. Soit un gouffre en F1. Sans l'incident du départ, Hakkinen aurait donc dominé et remporté cette course autrichienne, probablement devant son coéquipier Coulthard.

Irvine a assuré l'essentiel en s'imposant, bien aidé par une remarquable stratégie d'équipe. A l'instar de ce que sait si bien faire Schumacher, l'Irlandais n'a pas raté l'opportunité que lui offraient ses principaux adversaires. Reste que si ce résultat conforte Irvine dans son ego, il ne doit pas lui faire oublier la réalité: les prochaines courses ne seront pas toutes aussi faciles, et il n'est pas certain qu'il puisse mettre autant de pression sur les McLaren que Michael Schumacher. D'autre part, Irvine a profité des progrès techniques réalisés par l'équipe italienne grâce aux essais de développement menés conjointement avec Schumacher depuis le début de la saison.

Dans ces conditions, une chose est sûre: l'Allemand, double champion du monde, a prouvé sur la piste être le leader naturel de l'écurie Ferrari. La Scuderia et ses partenaires commerciaux n'offrent pas un salaire de plus de 25 millions de dollars (37,5 millions de francs suisses) par saison – contre moins de 5 millions de dollars (7,5 millions de francs) à Irvine – sans avoir de bonnes raisons de le faire. Jean Todt, le directeur technique de Ferrari, a souvent affirmé que Schumacher vaut 3 à 4 dixièmes de seconde de mieux par tour qu'Eddie Irvine.

Mais Schumacher, qui avait déjà beaucoup gagné chez Benetton avant de s'installer en Italie, n'est pas seulement rapide sur la piste; il a également été capable de convaincre quelques-uns des cerveaux les plus brillants de la F1 par sa seule présence. Depuis quelques saisons, toutes les énergies sont ainsi concentrées pour offrir le meilleur monoplace possible à Michael Schumacher. L'Allemand a ramené la Scuderia sur le chemin du succès et s'est imposé seize fois au volant d'une Ferrari, contre deux victoires à Irvine. Ces deux dernières saisons, Schumacher pouvait prétendre au titre mondial jusqu'à la dernière course, face à la Williams de Jacques Villeneuve en 1997, puis à la McLaren de Mika Hakkinen en 1998.

Rien de tel pour Irvine. Si, en quelques occasions, il a représenté un atout précieux pour son leader, il n'a jamais été d'un appui déterminant. Irvine ne s'est pas souvent trouvé en situation de battre son chef de file à la régulière. Et les occasions où il a dû s'effacer pour favoriser la Ferrari de Schumacher se comptent sur les doigts d'une main: le Grand Prix de France cette année, le Grand Prix du Japon en 1997. Une bonne chose pour l'esprit du sport, d'autant que les courses d'équipe sont mal vues par la Fédération internationale de l'automobile, sauf si elles sont organisées discrètement.

Bref, Irvine est peut-être l'homme des coups d'éclat, mais le fantasque Irlandais sait bien qu'il ne peut pas rivaliser avec Schumacher sur l'ensemble d'une saison. C'est l'une des raisons qui l'ont poussé à vouloir reprendre sa liberté. Chez Ferrari, Irvine est prisonnier du talent de l'Allemand. La saison prochaine, ce fidèle lieutenant ne sera plus habillé de rouge. D'ici là, il espère confirmer la nouvelle dimension qu'on lui prête depuis dimanche dernier. S'il reste au contact d'Hakkinen lors des prochaines épreuves du championnat, Eddie Irvine pourrait se retrouver dans la position cocace du dernier espoir de titre mondial pour la Scuderia.

Michael Schumacher, qui amasse quotidiennement quelque 175 000 francs suisses pendant sa convalescence grâce à une excellente assurance, aura-t-il à cœur de précipiter son retour sur les circuits pour être à son tour un équipier modèle?