Football

Manchester City, le Louvre d’Abu Dhabi

A son arrivée en Premier League à l’été 2016, Pep Guardiola avait prévenu: son équipe ne serait prête qu’en mars 2018. Dix-sept mois plus tard, il semble un peu en avance. City est déjà la nouvelle référence européenne

Même si le Crystal Palace de ce vieux roublard de Roy Hodgson est parvenu, au dernier jour de l’an, à mettre fin à la série de 18 victoires consécutives de Manchester City (0-0), l’équipe de Pep Guardiola est en passe de révolutionner la Premier League. «Le football anglais n’avait jamais rien vu de tel», écrit le Guardian.

Invaincus après 21 journées, les Citizens marchent sur les traces des Invincibles d’Arsenal, 38 matches sans aucune défaite durant toute la saison 2003-2004. City fonce, vole même: une moyenne de 3 buts marqués par match pour seulement 0,6 encaissé, une différence de buts de +49 et déjà 15 points d’avance sur le deuxième, Manchester United. Le titre de champion d’Angleterre lui tend les bras, et il n’aura pas du tout la même saveur que ceux de 2012 et 2014, obtenus à chaque fois lors de l’ultime journée.

Cette fois, c’est autre chose. Sous l’impulsion de Pep Guardiola, arrivé à Manchester à l’été 2016, City s’est transformé. Sympathique second rôle du foot anglais devenu l’incarnation des dérives du foot business après son rachat en 2008 par un fonds d’investissement d’Abu Dhabi, «l’autre club de Manchester» est en passe de devenir une nouvelle référence du jeu. La précision au pied du gardien, le jeune Brésilien Ederson, l’activité des latéraux, la permutation des lignes offensives, la position (relativement) basse des deux meneurs (l’Espagnol David Silva et le Belge Kevin de Bruyne), les déplacements des ailiers (l’Allemand Leroy Sané et l’Anglais Raheem Sterling) sont autant de détails tactiques scrutés et analysés partout dans le monde.

Dépenser, mais pas seulement

Comme précédemment à Munich, Pep Guardiola adapte dans un autre contexte les préceptes développés au Barça. Un peu moins de possession, un peu plus de verticalité et toujours le sacro-saint jeu de position. Parti de rien, bâti sur le sable et les pétrodollars, Manchester City est devenu en un peu plus d’une saison une inépuisable source d’émerveillement. La version foot du Louvre d’Abu Dhabi.

Alors, certes, 462 millions d’euros dépensés en trois mercatos (105% du chiffre d’affaires annuel du club) aident à construire une équipe compétitive. Le classement actuel de la Premier League épouse exactement celui des clubs les plus dépensiers sur le marché des transferts. José Mourinho, l’entraîneur de Manchester United, l’a bien vu et a réclamé des moyens supplémentaires à ses dirigeants (une manière également de se dédouaner des résultats mitigés de United).

Mais le Portugais ne donne pas comme son rival l’impression de bonifier ses joueurs. Et ni Roberto Mancini ni Manuel Pellegrini, qui disposaient eux aussi de moyens illimités, n’avaient réussi à faire jouer City de la sorte. Si recruter les meilleurs mondiaux est une condition sine qua non du «guardiolisme» (à retenir pour tous ceux qui seraient désormais tentés de «jouer comme City» après avoir échoué à «jouer comme le Barça» sans avoir Messi, Xavi, Busquets et Iniesta), elle n’est pas suffisante. Guardiola prend les meilleurs mais parvient ensuite à les faire adhérer à un projet collectif, à leur faire jouer le football que lui veut voir. Cela prend du temps. Vingt mois selon ses propres calculs.

Du «comment» au «pourquoi»

Durant le second semestre 2016, l’écrivain Martí Perarnau publia dans Le Temps une série de trois articles consacrés aux débuts de Pep Guardiola à Manchester City, qu’il observait en privilégié. Les trois volets de Pep in the City exposaient les plans de l’ancien entraîneur du FC Barcelone et du Bayern Munich: d’abord créer un état d’esprit, puis une identité de jeu, et enfin seulement, rechercher le succès. Deux notions apparaissaient comme fondamentales: l’ordre des priorités, et la patience. «Ce que Guardiola est en train de faire, expliquait Martí Perarnau en octobre 2016, est un travail lent qui exige beaucoup de temps et qui, par conséquent, pourra difficilement atteindre le juste degré de maturation avant mars 2018, terme fixé par l’entraîneur pour obtenir que City joue comme lui l’envisage.»

Les premiers résultats, en août et septembre 2016, furent pourtant extraordinaires. Dix matches, dix victoires avec une moyenne par match de 3 buts pour et 0,6 contre. «Les joueurs de City ont vite appris. Leur attitude ouverte et leur désir d’apprendre ont favorisé l’intégration rapide des premiers concepts.» Cette euphorie ne dura pas et City enchaîna alors huit matches sans victoire. «Les difficultés sont arrivées pour deux raisons: l’apprentissage est devenu plus complexe – ils ont passé du «quoi» et du «comment» au «pourquoi» – et les rivaux ont appliqué des antidotes efficaces, coïncidant avec le fait que la majorité de ces entraîneurs connaissaient très bien l’idéologie de Guardiola (Pocchetino, Luis Enrique, Koeman, Rodgers, Puel)», écrivait en novembre 2016 Martí Perarnau.

Désapprendre puis apprendre

Il décrivait alors l’évolution normale de toute courbe d’apprentissage. «Il est arrivé à City ce qui arrive quand on étudie une langue étrangère ou un instrument de musique: on apprend, avance, croit savoir beaucoup de la nouvelle matière et progresse, mais soudain on stagne, trébuche et sent que l’on a touché un plafond.» Tout cela était normal. Le projet de Guardiola à City, relevait encore Martí Perarnau, «est très compliqué parce que les footballeurs doivent réaliser un effort élevé pour désapprendre et ensuite apprendre». Tout cela dans un environnement nouveau, concurrentiel et même un peu hostile.

City, sorti de la Ligue des champions dès les huitièmes de finale par une AS Monaco alors bien plus enthousiasmante, ne retrouva jamais sa verve estivale et termina la saison 2016-2017 à une troisième place présentée comme un échec personnel pour Pep Guardiola. La Premier League, pensait-on, c’était autre chose.

Fraîcheur physique et qualité individuelle

Le projet n’était simplement pas achevé. Il n’y eut pas, durant l’intersaison, de véritable rupture, juste quelques retouches. Guardiola changea sa défense (le gardien Ederson, les latéraux Kyle Walker et Benjamin Mendy, rapidement blessé et remplacé par une autre recrue, Danilo), fit redescendre de Bruyne et Silva. Depuis le début de la saison, le système a évolué du 3-5-2 au 4-3-3. La vraie différence, ce sont les automatismes, désormais rodés, et les concepts, enfin assimilés. Tous jouent le même football, celui de Guardiola.

La cadence accélérée du Boxing Day rappelle que n’importe quel système ne vaut que par la fraîcheur physique avec laquelle il est exécuté. Et les premières fatigues de l’hiver soulignent combien, au bout du compte, c’est toujours la qualité individuelle du joueur qui fait la différence. Mais Manchester City est bien là. Le maître d’œuvre Guardiola a tenu les délais, avec même un peu d’avance.

A City, le Catalan a eu du temps pour construire. Sa chance, peut-être préméditée, fut d’arriver dans un club sans passé, sans culture de la gagne, sans identité autre que l’attachement aux couleurs. Il n’y avait pas l’ombre de Cruyff comme au Barça, pas le trio Rummenigge-Hoeness-Beckenbauer comme au Bayern, ni la presse parisienne comme pour Emery au PSG. Le temps, c’est de l’argent. Quand vous avez les deux, tout devient possible. Même faire de l’Etihad Stadium l’endroit le plus glamour de la planète football.

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