Angleterre

A Manchester, le football s'éloigne de ses supporters

Le ballon rond pèse environ 40 milliards de dollars par an. Mais il n’a jamais été aussi peu dépendant de la billetterie. Au congrès Soccerex, trois mille professionnels se sont réunis pour s'arroger une part d’un marché de plus en plus global et élitiste

«Football is big business.» Les organisateurs de Soccerex vont droit au but. Dans les allées du centre de congrès de Manchester, le football n’est plus un sport. Ici, les supporters sont des clients, les pays sont des marchés et les joueurs sont des actifs.

Diffuseurs, sponsors, intermédiaires, conseillers, présidents… Pendant trois jours, le monde discret du sport le plus populaire du monde, celui des affaires, se réunit avec un objectif commun: se tailler une part d’un gâteau dont la valeur est estimée à environ 40 milliards de dollars par an.

Soccerex, c’est aussi une foire avec 170 exposants. On y trouve des dizaines de start-up technologiques, expertes en réseaux sociaux ou en réalité virtuelle. Il y a des compagnies d’assurances, des bureaux de recrutements, des vendeurs d’écharpes ou de maillots vintages, des fabricants de projecteurs. Des offices de tourisme et même un cireur de chaussures y ont pris leur quartier. Le stand de Bottoms Up Beer, qui vend des tireuses à bière automatiques, est particulièrement bien fréquenté en fin de journée.

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Une poignée de Suisses

Quelques Suisses sont présents: Ramon Vega, l’ancien international reconverti en conseiller financier, est un habitué. Le FC Bâle a envoyé deux représentants. Team Marketing, qui travaille pour l’UEFA, et la société FIFA TMS sont aussi à Soccerex. «Cet événement est intéressant pour la diversité des acteurs qu’il regroupe en un même endroit, explique le chef de projet de la filiale de la FIFA, Jasser Kassab. Nous sommes là pour faire connaître nos services à cette communauté.»

En bref, on y parle affaires et contrats. Les affaires de corruption en Angleterre, révélées cette semaine par The Telegraph, ne perturbent pas le programme outre mesure. Présents à Manchester, l’ancien coach de Newcastle Steve Mc Laren et le président de Bournemouth, Jeff Mostyn, ont adressé un «no comment» aux journalistes sur le sujet.

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Au total, plus de 3000 personnes arpentent les couloirs d’un salon qui n’a cessé de gagner en importance ces dernières années. C’est que le football est un secteur économique en pleine expansion. Aucune crise n’a enrayé sa progression. Bon an mal an, il croît d’au moins 5% par année.

Moins de deux francs sur dix dans les stades

Grisé par ce succès commercial, le sport roi semble toutefois négliger certains de se ses fondements. Concrètement, le football n’a jamais été aussi peu dépendant de ses spectateurs. Dans les quinze plus grands pays d’Europe, la billetterie rapporte 100 millions d’euros de moins qu’il y a cinq ans. D’après l’UEFA, cette baisse est très liée à la situation économique de chaque pays. Elle atteint ainsi 28% en Espagne, 29% au Portugal et 78% en Grèce.

Autre baromètre: l’an dernier, les vingt clubs les plus riches ont gagné moins de deux francs sur dix (19%) grâce aux matches à domicile. Les 81% restants proviennent des droits TV, du sponsoring et de la vente de produits dérivés. Il y a dix ans, les revenus, dits «de jours de match» culminaient encore à 33% du total, selon un rapport de Deloitte. «Nous nous attendons à ce que cette proportion baisse encore de manière significative», prédit Dan Jones, l’un des auteurs de l’étude, malgré les investissements de certains clubs dans un nouveau stade.

Les clubs et les fédérations sont en fait plus concentrés à devenir des multinationales qu’à remplir leur enceinte. A Soccerex, aucune remise en question n’est à l’ordre du jour. La voix la plus critique s’est faite entendre, un peu en vain, en ouverture du congrès: «Le football ne doit pas oublier ses supporters, ils sont sa base de travail», a lancé Andrew Burnham, le candidat travailliste à la mairie de Manchester.

Priorité aux internautes

A propos de la dispersion des matches sur l’ensemble des jours de la semaine – une façon pour la Premier League de contenter les diffuseurs et d’accroître la valeur des droits TV – le politicien s’interroge: «Ne risque-t-on pas de vider les stades? Attention à trouver un bon équilibre.» Traduction: une enceinte à moitié vide fait baisser la qualité du football en tant que produit commercial. «Ce sont les diffuseurs qui nous font vivre, argumente Paul Duffen, l’ancien propriétaire de Hull City. Si l’on veut continuer à grandir et à faire des résultats, nous devons faire des compromis».

Les décideurs du football d’élite cherchent quand même à élargir le nombre de leurs fans… connectés. Un effort indispensable, résume Ben Galop, le chef du digital à la BBC: Facebook, Twitter et les autres «sont la route principale vers les marchés».

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