Elégant, bien éduqué, Roberto Mancini présenta ses excuses anticipées d’avant-saison 2010-2011: «Je ne pense pas que nous serons champions cette année déjà.» Humilité qui, aux yeux des spécialistes, rimait avec lucidité. Certes, le propriétaire du club depuis septembre 2008, cheikh Mansour bin Zayed al-Nahyan, membre de la famille régnante de l’émirat d’Abu Dhabi, avait-il investi la somme «galactique» de 290 millions d’euros sur le mercato, en deux saisons. Encore fallait-il, pour le coach italien de Manchester City, faire vivre ensemble ce conglomérat débridé. D’où sa retenue initiale.

En apparence, les Anglais Wayne Bridge, Joleon Lescott, James Milner, Shaun Wright-Philips, Adam Johnson ou Gareth Barry n’ont pas grand-chose en commun avec David Gonzales (Col), Emmanuel Adebayor (Togo), Yaya et Kolo Touré (CdI), Roqué Santa Cruz (Par), Pablo Zabaleta et Carlos Tévez (Arg), David Silva (Esp), Nigel De Jong (PB) ou Mario Balotelli (It). Voici pourtant les «nouveaux riches» liés par une surprenante mayonnaise, en tête de la Premier League, à égalité de points (41) avec l’immense rival local, Manchester United. Deux matches en plus disputés côté Skyblues (21 contre 19 aux Red Devils), d’accord. N’empêche que pareille situation ne s’était plus produite depuis, disons, la nuit des temps.

«Manchester City sera l’équipe la plus opulente au monde, mais United reste la meilleure équipe du monde», asséna Sir Alex Ferguson, manager des Red Devils depuis 1986, en préambule à l’exercice actuel. Déclaration que d’aucuns jugèrent «gonflée», émanant du chef d’un clan en pleine transition depuis les départs de Carlos Tévez à… City, de Cristiano Ronaldo au Real Madrid, qui plus est secoué par l’affaire Wayne Rooney. La perle d’Old Trafford, piquée à Everton à l’âge de 18 ans pour 30 millions d’euros, stigmatisait le «manque d’ambition» de son club actuel et menacé de s’en aller lui aussi direction les Eastlands, quartier des ennemis Citizens. Pour la première fois de sa carrière, Sir Alex – lequel avait éjecté, entre autres, David Beckham comme un ballon crevé – céda devant les exigences d’un joueur, qui plus est d’un gamin de la Mersey, son favori il est vrai: 9,5 millions d’euros par an jusqu’en 2015 sur le compte du bouledogue, la passation des pouvoirs footballistiques au sein de la ville mancunienne était évitée de justesse.

Là-dessus, afin de contrer l’accusation de Rooney, les propriétaires de ManU, Malcolm Glazer, son fils Joel et son neveu Avram, Américains qui sévissent dans la distribution géante, ont promis une enveloppe de 60 millions d’euros en vue de recruter des renforts dès cet hiver. Vœu pieux, le club étant endetté à hauteur de 1,1 milliard d’euros, sans compter une perte de 95,6 millions sur la dernière période fiscale, tandis que les centres commerciaux de la famille Glazer connaissent une situation financière plus qu’inquiétante au sortir de la crise.

Mais – car il y a un «mais» conséquent – malgré toutes ces vicissitudes sportives et pécuniaires, MU occupe le leadership du championnat d’Angleterre et a aisément assuré sa qualification en 8es de finale de la Ligue des champions, où il se mesurera à l’Olympique de Marseille. La patte de Ferguson, encore et toujours, lui qui a su faire «exploser» le buteur bulgare Dimitar Berbatov, l’attaquant portugais Nani ou le jeune Mexicain Javier Hernandez, dit «Chicharito».

La différence essentielle entre les duettistes mancuniens se situe là. L’un représente un vivier séculaire, 18 titres de champion d’Angleterre, 11 FA Cups, premier club d’Albion à avoir conquis l’Europe (1968, puis 1999 et 2008). L’autre, à peine plus jeune (1880 contre 1878), représentant pourtant la population ouvrière profonde de Manchester, n’émergea que sporadiquement – 2 championnats nationaux, 4 FA Cups, une «petite» Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe en 1970, de fréquentes luttes dans le but d’éviter la chute en D2. Les Skyblues ont beau répéter, depuis leur City of Manchester Stadium, qu’ils sont le vrai sang de la ville, que ceux d’Old Trafford s’assimilent à des intrus – au passage, une étude de l’université du cru a démontré qu’un quart des 50 000 abonnés de United habite à au moins 100 kilomètres de l’agglomération –, les Red Devils leur auront tout raflé, glorieuse image de marque et engouement public inclus.

Jusqu’à ce que débarquent Cheikh Mansour et ses pétrodollars à la pelle. La vérité commande donc de dire que Manchester City a effacé sa tradition au profit d’un montage de toutes pièces. A l’instar de Chelsea dès l’arrivée de Roman Abramovitch aux manettes. Forts de quoi les Citizens sont aujourd’hui capables, sinon de décrocher la timbale en Premier League, du moins d’occuper l’une des cinq places qualificatives, directes ou indirectes, en vue de la Ligue des champions 2011-2012. Et, au-delà du reste, d’empoisonner United lors des derbies.

Jusqu’ici, en 142 confrontations au sein de l’élite, MU tient la corde avec 51 victoires contre 35 et 56 matches nuls. Résultat du dernier duel: 0-0. Le prochain est agendé le 12 février à Old Trafford. Il sera serré. Car ceux que Ferguson nomment ses «bruyants voisins», avec un soupçon de condescendance, font de plus en plus de tintamarre.