Finale de la Ligue des champions 2007/2008, assortie d'une double «première». D'abord, deux clubs anglais - Manchester United et Chelsea - se disputent le prestigieux trophée. Seuls Espagnols (Real Madrid - Valence, 2000) et Italiens (AC Milan - Juventus, 2003) avaient connu pareil derby. Ensuite, un pays de l'Est accueille l'événement, chose inédite depuis sa création en 1955. En l'espèce la Russie, Moscou et son stade Luzhniki, doté de 84745 places assises.

A ce propos, on note un curieux business lorsque la vétuste enceinte fut entièrement rénovée en 1999. Le maire moscovite, Youri Luzhkov, confia les travaux à la société Inteco. Laquelle était dirigée par Yelena Baturina, dans le civil épouse de monsieur le maire. Corruption? Népotisme? Ces mots circulèrent mais furent bien vite classés sans suite au nom de la nouvelle «libéralisation».

Détail piquant, les deux équipes d'Albion auront parcouru 2500 km pour avoir le droit de se mesurer, alors qu'elles auraient pu le faire à Liverpool, Birmingham, Cardiff ou, au pire, Glasgow.

• L'histoire et la tradition

Si Chelsea a rejoint United au rang des clubs théoriquement (voir encadré) les plus riches de la planète - 300 millions de francs de budget annuel - il n'en va pas de même chapitre palmarès. Une Supercoupe de l'UEFA, deux défuntes Coupes des vainqueurs de coupe, trois championnats d'Angleterre, quatre FA Cups, voilà pour les Blues depuis leur création en 1905. En face: deux Ligues des champions, une Supercoupe, une Coupe intercontinentale, dix-sept titres nationaux, onze FA Cups depuis 1878. La carte de visite des Red Devils a une tout autre allure.

Idem pour la formation. Chelsea, équipe qui représente les quartiers bourgeois de l'ouest londonien, a toujours négligé les «fonds propres» de joueurs au profit des mercenaires aussi chers que volatils. United, émanation des cités ouvrières du comté, préfère les talents du cru et l'éclosion de jeunes stars étrangères en son sein.

Et puis, quelle fidélité! La longévité des carrières à Old Trafford de Bobby Charlton, Bryan Robson, Dennis Law, George Best, Roy Keane, Phil et Gary Neville, Ryan Giggs n'a pas d'équivalent à Stamford Bridge.

• Le jeu et la tactique

Longtemps, MU a été considéré comme le club le plus latin d'Angleterre, snobant l'emblématique mais simpliste «kick and rush» afin de pratiquer un football technique, au sol, basé sur les passes redoublées. Philosophie encore valable, cependant mâtinée de discipline athlétique et défensive. Au point que, vu la double demi-finale contre Barcelone, on peut sans hésiter classer Manchester parmi les formations italiennes nostalgiques d'un certain «catenaccio»... La transition «backward/forward» est assurée par Paul Scholes et Owen Hargreaves, la percussion offensive par Wayne Rooney, Cristiano Ronaldo, Carlos Tevez.

Pour Chelsea, qui a passé trois saisons et demie entre les pattes de José Mourinho avant d'être repris par le suiveur Avraham Grant, l'affaire est encore plus claire: quadrillage du terrain sans faille, défense en acier trempé. Au seul attaquant nominal (Didier Drogba) de faire parler la poudre, à Joe Cole et Florent Malouda d'amener la diversion sur les ailes, à Frank Lampard et Michael Essien d'utiliser leur force de frappe à mi-distance.

• Les hommes de l'ombre

Quand Malcolm Glazer, magnat new-yorkais de l'industrie agroalimentaire, s'approcha de United au printemps 2005, on ne dira pas que les fans lui ouvrirent les bras. Au moins la menace de reprise du club par le honni Rupert Murdoch s'éloignait-elle. Ainsi, après des négociations plus que vigoureuses, Glazer, 80 ans dans quatre jours, déjà propriétaire des Tampa Bay Buccaneers (football américain), acquit-il le club le plus onéreux du monde, pour la somme record de 1,5 milliard de dollars.

En comparaison, les 200 millions de dollars, augmentés de 700 millions d'investissements sur les transferts, versés par l'oligarque russe Roman Abramovitch, 41 ans, en juin 2003 pour faire main basse sur le Chelsea FC, paraissent presque modestes. Abramovitch, symbole du néolibéralisme post-soviétique, fortune estimée à 18,7 milliards de dollars en 2007 par le magazine Forbes, la 16e du globe, montée à coups de puits de pétrole et de gazoducs. D'ailleurs, voici trois ans, Abramovitch vend sa participation de 72,7% de la société d'hydrocarbures Sibneft au géant Gazprom. Montant de la transaction: 13 milliards de dollars.

• Les hommes du banc

1986-2008, série en cours. Les annales du foot rapportent que jamais un manager n'est resté en poste aussi longtemps. Peut-être le plus bel exemple de la fidélité de MU envers ses héros. Alex Ferguson, 66 ans, anobli par Sa Gracieuse Majesté - un Ecossais, vous pensez! - icône aussi indissociable du parcours moderne de United que le fut son illustre aîné Matt Busby. Sa devise: «Aucun joueur n'est plus important que le club.» Ainsi s'en allèrent des vedettes du calibre de Gordon Strachan, Paul Ince, Dwight Yorke, Roy Keane, David Beckham, Ruud van Nistelrooy, à la suite de divergences de vues avec Sir Alex. Manchester United, lui, est toujours au sommet.

A l'opposé, Avraham Grant - ancien sélectionneur israélien - a prospéré sur les traces de José Mourinho. Jusqu'à le remplacer, à la surprise générale, le 20 septembre 2007, et être récemment confirmé pour un quadriennat supplémentaire. Tacticien d'exception, devenu ami personnel d'Abramovitch mais peu apprécié des joueurs, Grant entend réussir là où le gouailleur Mourinho a échoué trois années durant. Il ne lui reste qu'une marche à franchir.

• Les hommes de lumière

Etablir la liste des superstars des deux camps occuperait plusieurs pages du bottin mondain. Dresser celle des éléments essentiels, sans lesquels l'équipe boîte, comme déséquilibrée, serait beaucoup moins fastidieux.

Voici donc, côté Manchester United, Wayne Rooney. Un authentique voyou de 22 ans, la gueule de l'emploi en prime, un «traître» du Merseyside transféré d'Everton (2e club de Liverpool) à 19 printemps pour 31 millions de livres sterling (60 millions de francs). Rooney, métatarse fracturé le 29 avril 2006 par Paulo Ferreira (Chelsea...), et sans lequel la sélection nationale de Sven-Göran Eriksson ne pouvait rien réussir de valable au Mondial allemand. Il répondra présent, diminué, l'Angleterre n'ira pas plus loin que les quarts.

Wayne Rooney, buteur pur beurre qui, en demi-finale face au FC Barcelone, se muera en demi droit juste histoire d'empêcher les montées du latéral français Eric Abidal. Rooney, «bad boy», cracheur, cogneur. Mais équipier modèle, façon Ferguson.

Côté Chelsea, Frank Lampard, 30 ans. Le prototype du milieu de terrain sans qui aucune équipe de haut niveau ne tourne rond. Londonien venu de West Ham, à Chelsea depuis 2001, dont il est aujourd'hui le meilleur «scorer» avec 110 goals. Total exceptionnel vu la position qu'il occupe. En sus, Frank Lampard court, se place juste, ratisse, récupère un maximum de ballons, distille des assists décisifs quand il ne fait pas le «coup de poing» dans les 16 mètres.

Un demi de sa trempe, on n'en avait plus vu depuis un autre Frank, Rijkaard. Et dire qu'Albion en possède deux à la fois - l'autre étant Steven Gerrard, Liverpool - dont on prétend qu'ils ne savent pas évoluer ensemble. Quel gâchis.