Wimbledon

«Manic Monday», le tennis version péplum

Le second lundi du tournoi proposait une affiche gargantuesque. Et les premières difficultés annoncées pour les favoris. Roger Federer s’en est sorti sans danger, Rafael Nadal a chuté. Récit d’une journée particulière

Seize matchs sur six courts réunissant les 32 meilleurs joueuses et joueurs du monde. Le second lundi de Wimbledon est pour un amateur de tennis le plus beau jour de l’année, une orgie de balles jaunes. Un péplum, dont on pourrait comme autrefois étaler en cinémascope la débauche de moyens nécessaires à sa réalisation: des dizaines de jardiniers, des centaines de journalistes, des milliers de fraises, plus de 40 000 spectateurs, des hectolitres de Pimm’s, de crème solaire et de crème fraîche.

Le problème du «Manic Monday» (Lundi frénétique) est le même qu’au cinéma: difficile de caser tous les noms en haut de l’affiche en gros caractères. Il faut choisir, mettre en avant certains, éclipser d’autres. Des arbitrages contestables et souvent contestés. Les femmes sont les premières à en pâtir. Sur les six courts, la journée débute par un simple dames, comme s’il ne s’agissait que d’un amuse-bouche avant le menu de fête.

Court N°2: Kerber-Muguruza

C’est particulièrement blessant pour Angelique Kerber, expédiée sur le N°2 (qui n’est en fait que le troisième court en importance). L’Allemande est certes en perte de vitesse mais jusqu’à preuve du contraire (et une défaite à venir), elle est numéro un mondiale. La finaliste 2016 opposée à la finaliste 2015, l’Espagnole Garbiñe Muguruza, cela valait mieux qu’un terrain excentré à 11h30.

Les spectateurs qui n’ont pas de ticket pour les grands courts ne boudent pas leur plaisir. Seule la rangée réservée aux membres du All England Lawn Tennis and Croquet Club est vide. Comme s’il ne fallait pas perdre de temps en cette journée folle, les choses se mettent très vite en place: le public, les conditions de jeu (il fait très chaud) et la trame du match. Muguruza va attaquer, prendre des risques; Kerber jouera le pourcentage. On comprend vite que ça va être long, lent, serré et moite comme un slow. Surtout dirigé par la voix grave et sucrée de l’arbitre Kader Nouni, sosie vocal de Barry White.

Angelique Kerber remporte la première manche 6-4 parce qu’elle est plus fiable que son adversaire. Mais Garbiñe Muguruza insiste dans sa prise de risque, ne se formalise pas trop de ses nombreuses fautes directes et prend peu à peu l’ascendant. Elle gagne 4-6 6-4 6-4 en 2h20 de jeu. Kerber n’est plus numéro un mondiale, Muguruza pas encore favorite du tournoi. «Dès demain, j’aurai un autre match difficile», tempère l’Espagnole.

Court N°12: Ostapenko-Svitolina

Jouxtant le court N°2, le N°12 accueille la vainqueur de Roland-Garros Jelena Ostapenko. Depuis le mois dernier, la jeune Lettone s’est fait un nom dans le tennis et un prénom dans son pays, où Alona – son véritable prénom, nous l’appellerons désormais ainsi – est enfin reconnu par le calendrier officiel. Tout cela ne vaut pas tripette à Wimbledon, où l’on attend qu’elle montre patte blanche (et main verte) avant de lui accorder un peu de crédit.

Traitée depuis le début du tournoi comme une joueuse quelconque, la sensation de la saison n’a droit qu’aux petits courts, aux fins de programmation, aux parties déplacées. Elle s’en accommode. Mieux, elle s’habitue au gazon et gagne enfin ses matchs en deux manches. Contre Elina Svitolina, il s’en est fallu de peu. Menant 6-3 5-2, Ostapenko manque quatre balles de match, se retrouve menée 5-6 et témoigne en direction de son clan de son envie assez nette d’arrêter le tennis sur le champ.

Mais avec l’impétueuse Lettone, et c’est ce qui nous plaît tant chez elle, vient toujours le moment où le caractère surpasse la fatigue ou les contrariétés. Ostapenko se rétablit au dernier moment (break à 5-6), rate encore deux balles de match dans le tie-break, le trouillomètre à zéro, mais finit quand même par l’emporter dans un grand cri libérateur (6-3 7-6). Derrière elle, au loin, miroite sous le soleil le toit blanc du Centre Court. En quart de finale, elle jouera Venus Williams et, cette fois, les organisateurs ne pourront plus faire comme si elle n’était pas là.

Centre Court: Williams-Konjuh

Venus Williams. La seule joueuse traitée comme une reine ici. Les organisateurs en ont fait la remplaçante de sa sœur Serena, et la récipiendaire des avantages y afférant. Venus ne joue que sur les grands courts, où elle a le bon goût de ne pas s’attarder. Une heure et deux minutes d’un match qu'elle juge «pretty solid» pour régler le cas de la Croate Ana Konjuh (6-3 6-2), c'est bien assez pour une affiche qui n’avait rien à faire sur le Centre Court.

Court N°12: Cilic-Bautista Agut

Alona Ostapenko a cédé la place sur le N°12 à Marin Cilic et Roberto Bautista Agut. Des huit matchs du simple messieurs, c’est le plus déséquilibré. Bautista Agut n’est pas le terrien espagnol typique mais il n’a pas le grand service qui gênerait Cilic. Il a beau passer 80% de premières balles, il ne gagne pas la moitié des points. Sérieux, presque dans sa barbe, le Croate se balade dans ce tournoi. Mais comme il n’est pas très spectaculaire et souvent programmé en périphérie, cela ne se voit pas. En 1h40, il continue son parcours sans faute (6-2 6-2 6-2). Marin Cilic, loup solitaire, a converti sept balles de break sur neuf. On se dit alors que Rafael Nadal ne va pas s’amuser au tour prochain. Mais on a peut-être tort.

Centre Court: Murray-Paire

C’est enfin l’heure des favoris. Andy Murray passe un bon test contre le Français Benoît Paire. Pour préparer ce match, les journalistes anglais ont tapé «Paire», «clash», «scandal» et «Rio» sur leur moteur de recherche. Il semble néanmoins que le hipster d’Avignon se soit récemment assagi. Cela demande confirmation dans un match serré, où les nerfs sont vite mis à nus.

Breaké à 3-3, Andy Murray recolle aussitôt et obtient le jeu décisif. Paire part bien puis se perd. A 6-6, chassez le naturel, il revient au tie-break. Double faute au service, deux fautes directes à l’échange, une raquette jetée, une attaque dans le filet: Paire et manque. Murray fait le reste, 7-6 (7-1).

Dans les deux manches suivantes, les deux joueurs semblent faire jeu égal, Benoît Paire a même des balles de break. Murray finit toujours par s’en sortir, puis par breaker en fin de manche. Un dernier coup droit trop long balancé sans conviction et Benoît Paire est renvoyé dans les cordes (7-6 6-4 6-4). Le boxeur David Haye, ami de Murray, apprécie.

Court N°3: Thiem-Berdych

Mais que fait donc là Anna Wintour? On suppose qu’elle est venue pour Thiem car qui peut trouver du glamour à Tomas Berdych? Sportivement du moins, le Tchèque n’a rien d’affriolant. A force de suivre le tennis dans la loge de Roger Federer, l’ex-numéro un mondiale de la mode a dû devenir une experte en tennis. Thiem et Berdych se livrent un combat superbe, le second «cinq sets» de cette journée après le duel de serveurs Kevin Anderson-Sam Querrey (victoire de l’Américain Querrey (5-7 7-6 6-3 6-7 6-4).

Le jeune Autrichien a les faveurs de la cote mais le Tchèque rappelle qu’il fut finaliste ici en 2010 (après avoir sorti Federer et Djokovic). Il est encore vert, et Thiem encore un peu tendre. Victoire de Berdych en cinq sets (6-3 6-7 6-3 3-6 6-3), grâce à la qualité de sa première balle. Il se serait épargné sueur et frayeurs avec une maîtrise identique sur ses balles de break (3 converties seulement sur 13).

Court N°1: Nadal-Muller

Surprise sur le N°1 où Gilles Muller tient bien son service et empêche Nadal de déployer sa tactique favorite: prendre son adversaire à la gorge d’entrée et le faire exploser physiquement. Le Luxembourgeois n’est pas un inconnu. Mais depuis quinze ans qu’il traîne sur le circuit, il n’a jamais justifié son titre de N°1 mondial juniors obtenu en 2001.

Il joue cependant très bien depuis le début du tournoi. C’est puissant, tranchant, propre. Il gagne la première manche (6-3) et c’est déjà un événement. Rafael Nadal perd son premier set du tournoi en ne commettant aucune faute directe! L’Espagnol accélère, n’est pas loin de breaker enfin Muller mais celui-ci s’en sort à chaque fois.

A deux sets zéro, Muller a besoin de souffler, et laisse assez vite filer le troisième set (3-6). Le problème, c’est d’arrêter Nadal quand il est lancé comme un train de marchandise. Patience et longueur de temps et force et rage font Nadal. En difficulté sur chaque jeu de service, Muller abandonne encore la quatrième manche (6-4).

Centre Court: Federer-Dimitrov

Federer a l’air zen. Tout dans son attitude montre qu’il est en forme. A l’heure au rendez-vous qu’il s’est lui-même fixé. Le Bâlois a l’habitude de ces hauteurs où l’oxygène et les balles de break sont rares. Il s’y sent bien. En face, Grigor Dimitrov, alias «Baby Federer», a encore ses dents de lait. Le maître breake à 4-4 dans une partie serrée jusque-là. Il enchaîne derrière: ace, jeu blanc. Le grand requin blanc est de retour.

Il n’y a qu’une chose plus dangereuse que Federer à Wimbledon: Federer menant au score à Wimbledon. Il ne joue plus alors sur du gazon mais sur du velours. La différence avec son adversaire est à la fois ténue et énorme. Un ou deux breaks suffisent. Le Bulgare, lui, n’a aucune opportunité. Jamais la sensation de pouvoir y croire. Federer prend le temps de reboutonner le col de sa chemisette (pas jusqu’en haut, Anna Wintour est revenue là, qui veille) et conclut sans forcer. 6-3 6-2 à l’heure de jeu, on n’en espérait pas tant.

Dimitrov, un peu plus. Alors il joue son va-tout, obtient deux balles de dé-break à 4-3 Federer, et même une troisième, qu’il convertit. Le Suisse change de raquette, époussette le court et reprend immédiatement son bien, c’est-à-dire le cours du match. Il conclut sur le jeu suivant (6-4 6-2 6-4). Il affrontera Milos Raonic, vainqueur à l’usure d’Alexander Zverev (4-6, 7-5, 4-6, 7-5, 6-1). «Je me sens bien. Rien à voir avec l’an dernier et mes problèmes de genoux», dégaine Federer à ceux qui voudraient lui rappeler que Raonic est son dernier vainqueur ici (demi-finale 2016).

Court N°1: Nadal-Muller

Retour sur le N°1. Il ne reste plus que Rafael Nadal et Gilles Muller, embarqués dans un cinquième set. Tant pis pour Novak Djokovic, qui jouera mardi (contre Adrian Mannarino). Le vent a clairement tourné en faveur de Nadal mais Muller garde deux atouts: son service, qui le porte et lui permet de toujours faire la course en tête (son second atout). A 5-4 15-40, il obtient deux balles de match que Nadal sauve rageusement. La partie s’éternise. C’est presque un «Manic Monday» à elle seule. Nadal semble plus près de faire la décision mais Muller obtient une troisième balle de match à 10-9. Le Luxembourgeois ne renvoie que des balles molles, pour casser le rythme, mais Nadal le surprend en bondissant au filet. Il semble increvable mais glisse sur une course en coup droit et offre une quatrième balle de match. Sur un second service, cette fois. Muller sent que c’est la chance de sa vie. Il tape comme un sourd mais la balle part dans les tribunes.

Un cinquième set qui se prolonge, c’est comme une descente en apnée dans les profondeurs: il fait de plus en plus nuit, vous avez mal partout mais vous êtes gagné par une forme d’ivresse. Le soleil rasant transforme un panneau métallique en miroir aveuglant, que des spectateurs recouvrent d’un foulard à la demande de Rafael Nadal. On se dit que Muller va finir par craquer, parce que Nadal ne donne aucun point et se bat avec une ardeur que rien ne semble entamer, mais non. Il tient. Il n’en démord pas. Il veut sa victoire. Il veut son jour de gloire, après tant d’années dans l’ombre. A 14-13 15-40, il obtient deux nouvelles balles de match, consécutives. La première suffit, faute directe de Nadal.

Vainqueur 6-3 6-4 3-6 4-6 15-13, Gilles Muller reste impassible, ou presque. Il n’est pas incrédule, il a parfaitement conscience de l’instant; seulement il le savoure. Nadal a la classe ultime d’attendre son vainqueur pour quitter le Court N°1 et s’arrête encore pour donner des autographes aux enfants. Le match a duré 4h48, le cinquième set 135 minutes. Un péplum.

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