Le sport télévisé berce nos vies. Il y a certes des réfractaires et des amateurs occasionnels, mais beaucoup d’entre nous vouent des passions irrépressibles au ski, au football, au cyclisme, au tennis… Quelles seront les conséquences de l’arrêt brutal de toute compétition sur notre quotidien?

Jamais le sport n’a pris autant de place sur nos écrans. Comme on trouve des fraises en décembre, les disciplines ont débordé de leur cadre naturel. Elles ne sont plus de saison, s’étalent allègrement tout au long de l’année. Il y avait sept Grands Prix de formule 1 en 1950, 14 en 1980. Nous en sommes à 21 épreuves annuelles. Le cyclisme débute en janvier en Australie et les semaines sans tennis sont devenues une véritable curiosité. Ne parlons même pas du Mondial de football 2022 que l’on regardera sous le sapin de Noël.

Ce mouvement ne s’arrêtera pas. Parce que le sport fait audience. Du moins les sports rois. Allez donc trouver des retransmissions de saut à ski hors des périodes olympiques. Il y a quelques années, les hommes volants faisaient recette… Mais aujourd’hui, le peuple veut Messi et Federer, alors on lui en offre jusqu’à plus soif. Parce que l’exploit ne suffit plus, on veut le prévoir, le caler entre deux coupures publicitaires. Mieux encore, on désire qu’il se répète sans cesse. Dès lors, les champions sortent eux aussi de leur cadre naturel, ils occupent tout l’espace, ils le saturent.

Lire aussi cet article sur le club de cœur de Michaël Perruchoud: Ambri-Piotta, que la montagne est belle!

On maçonne des idoles quitte à leur conférer un rôle qui n’est plus le leur. Quand certains s’indignent sur Facebook que Roger Federer n’ait pas encore communiqué sur le coronavirus, on aurait envie de répondre que nous n’avons pas besoin qu’il nous apprenne à nous laver les mains, et qu’il ne dirige pas d’unité de soins intensifs. Peut-être que son silence sur le sujet est juste une preuve de dignité. Face au virus, il est un citoyen, et rien de plus.

Idoles omnipotentes sans message

La valeur admise d’un sportif est tributaire de son aura et de son palmarès. Le palmarès est la jauge objective du sport, son inscription dans l’histoire. Laisser une trace est la préoccupation des champions depuis des décennies. Et le public s’est laissé prendre au jeu, compte les points avec assiduité. Les statistiques deviennent alors la béquille du spectacle. On s’émerveille moins quand les chiffres ne scintillent pas, même si le geste mérite les éloges, même si l’émotion est là. C’est comme si Usain Bolt était moins beau à voir courir quand le record du monde n’était pas au bout de la ligne droite, comme si Federer allait perdre en élégance le jour où l’on dépassera ses 20 victoires en Grand Chelem. D’ailleurs, combien d’âmes un brin perverses se sont dit, comme une consolation, un soir de coronavirus, «au moins, si Roland-Garros est annulé, Nadal ne rattrapera pas Roger»?

L’orgie chiffrée est également propice à une exaltation individualiste. A l’issue d’un match de NBA, on commente plus la ligne de statistiques d’une superstar que la performance d’équipe. Et les Messi et Ronaldo sont obsédés par leurs Ballons d’or, récompense qui glorifie le soliste au détriment de l’orchestre.

Nos champions, nous ne les voulons qu’au sommet, parés des plus belles couronnes. Le public saute ainsi des Jeux olympiques à la Ligue des champions, du Tour de France à Wimbledon. Le sport n’est plus qu’une succession de «grands moments», entre lesquels le vide et l’attente sont réduits à leur portion congrue.

Lire également: 2020, année du sport responsable?

C’est dire que l’arrêt brutal des compétitions constitue un sevrage violent. Certains événements n’auront pas lieu, pire encore, d’autres finiront en eau de boudin. Le supporter de Liverpool, pour qui le titre promis depuis trente ans semblait à portée de main, subit aujourd’hui les affres du doute, l’angoisse d’une annulation pure et simple du championnat. Pour les fans de basket qui devaient voir les Los Angeles Lakers, LeBron James en tête, gagner les finales et pleurer sous le portrait du défunt Kobe Bryant, parce que Disney et les violons ne demandaient que cela, c’est un moment de légende qui risque fort de partir en fumée.

Le conditionnel et le vide

Nous entrons dans une ère d’incertitude. Quels titres manqueront à l’appel? Comment les champions se hisseront-ils hors de cette parenthèse virale? Depuis une semaine, le sport ne se conjugue plus en résultats mais en suppositions. On ne sait pas qui aurait remporté la Coupe du monde de ski alpin si celle-ci était allée à son terme. On ne sait pas quelle équipe était la mieux armée pour s’adjuger l’Euro 2020. On brode sur les histoires avortées, les instants manqués. Et c’est peut-être là le ferment d’une vraie passion sportive, plus intime et moins clinquante.

Car la mythologie du sport est autant constituée de ce qui aurait pu être que de ce qui a été. L’équipe de Hongrie des années 1950 aurait-elle été la plus grande de l’histoire si elle n’avait été disloquée par la révolution de 1956? Luis Ocaña aurait-il tenu Merckx en respect s’il n’avait pas chuté lors du Tour 1971? La carrière de Mohamed Ali aurait-elle eu la même saveur s’il n’avait pas protesté contre la guerre du Vietnam jusqu’à passer par la case prison? Marco Pantani a-t-il été victime d’une machination lorsqu’il fut exclu du Giro 1999? La liste est longue et riche de passions. C’est dans l’inconnu, dans l’irrésolu que le sport devient source de débats, qu’il prend sa juste place dans notre histoire.

En creusant un peu, on remarque que nos débats se nourrissent souvent d’une certaine nostalgie. Quand on évoque le tennis, on commence par Djokovic et Federer, mais on retombe vite sur Edberg ou McEnroe. On peut se demander si les plus jeunes, ceux qui sont «nés» au sport ces dix dernières années, qui l’ont vu filmé sous tous les angles, disséqué jusqu’à plus soif, ressentiront la même tendresse pour leurs idoles lorsqu’elles se seront retirées.

La grâce au-delà du palmarès

Il n’est d’ailleurs pas exclu que nous nous attachions à des destins plus qu’à des performances. Quand on demandait à l’éditeur Vladimir Dimitrijevic ce qu’il aimait dans le football, il répondait par cette petite histoire: «Quand Beckenbauer entre dans un bar, on attend qu’il paie la tournée, quand Maradona entre dans un bar, tout le monde a envie de lui serrer la main.»

Depuis toujours les ludions et les implacables se sont affrontés. Certains aimèrent Hinault, Pelé, Schumacher, d’autres préférèrent Coppi, Garrincha ou Senna. Cette opposition, entre le talent et le travail d’une part, la grâce et l’inconstance de l’autre, raconte les plus belles oppositions sportives. Les personnages du monarque et du maudit nous emmènent bien au-delà d’un stade et du temps réglementaire d’une partie. Vers le rêve.

Lire encore: Chic, ils se détestent

Pantani est mort d’une overdose un jour de Saint-Valentin, Garrincha et George Best traînèrent leur alcoolisme et l’on ne sait comment Maradona tient encore debout. Mohamed Ali a été raboté de lui-même par la maladie de Parkinson. La déchéance des légendes fragiles fait partie intégrante de l’histoire, c’est elle qui donne plus d’épaisseur, plus d’émotion à l’image. Mais le niveau d’excellence et les agents de communication laissent peu de place aux légendes claudicantes. Les champions d’aujourd’hui atteignent des niveaux de performance ahurissants, mais ils n’ont jamais cultivé leur âme et leur différence. Ils sont fair-play et polis, ils offrent au public une image d’une esthétique inégalée, mais parfaitement lisse.

L’éclat sans la profondeur

Les têtes brûlées célestes à la George Best n’existent plus. On exalte la moindre punchline de Zlatan Ibrahimovic, et l’on est heureux de souligner à chaque occasion que Nick Kyrgios est un mauvais garçon. Mais l’un et l’autre sont cantonnés dans leur rôle. Qu’il me soit permis de leur préférer la nonchalance douce d’un Marc Rosset, vidant des bières à Barcelone, jusqu’à se rendre compte qu’il était en quart de finale des Jeux olympiques et qu’il y avait une breloque à gagner, ou alors un Goran Ivanisevic expliquant que ce qu’il aime dans le tennis, «c’est quand la balle ne revient pas».

Les exaltés, les créateurs sont en voie de disparition. Nous devons composer avec les monstres inassouvis, ceux qui gravissent l’Everest de leur sport au petit-déjeuner sans même trembler. Leur étoile brille, les titres s’accumulent, leur palmarès s’étale en quatre fois plus gros que celui de leurs prédécesseurs. Mais ils n’ont pas d’histoire à nous raconter. Il n’y a pas d’accidents dans leur trajectoire, ou si peu, et c’est l’accident, l’impromptu, qui nous fait vibrer plus que tout.

Les super-champions sont omniprésents, inamovibles, nous ne parlons que d’eux. Mais avons-nous besoin de revoir Federer jouer contre Nadal? De l’énième dribble de Messi? Pas autant que nous le pensons. Le sport est partout, a gagné en périmètre, en visibilité, mais ses racines sont moins profondes qu’autrefois. Le confinement va certes couper net nos habitudes. Beaucoup d’événements sportifs vont nous manquer. Mais vont-ils nous manquer beaucoup? Ils sont si interchangeables que les retransmissions des années précédentes pourraient constituer une méthadone acceptable.


* Notes sur l’auteur

Né en 1974 à Genève, Michaël Perruchoud balade son écriture sur tous les supports, de la chanson au théâtre en passant par la littérature. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans, dont le dernier plante son action au cœur d’un derby entre Ambri-Piotta et Lugano à la Valascia (4-2 pour Ambri, Versus, 2018). Il y laisse libre course à sa passion d’un sport version romantique, véhicule de grandes histoires et de petits destins. (L. Pt)