Automobilisme

Le Mans, avant l’heure

La 87e édition des mythiques 24 Heures du Mans se déroule ce week-end sur le circuit de la Sarthe. Avant le lever du drapeau, ambiance dans une ville en totale communion avec sa course

C’était son rêve d’enfant: être un jour au plus proche du circuit et de la course. Piloter un bolide? «Non, parce qu’il faut être bien né, connaître quelqu’un dans ce monde-là, avoir de l’argent aussi.» Ingénieur mécano alors? «Non plus, à cause de la filière F après le bac, que mes parents n’avaient pas les moyens de financer.» Julien Cheneveau (34 ans aujourd’hui) est devenu cuisinier. Mais il est surtout commissaire de piste, depuis ses 20 ans. A l’approche des 24 Heures du Mans, il pose une semaine de congé pour vivre sa passion.

Ils sont en tout 1600, déployés le long des 13,626 kilomètres du circuit. La mythique épreuve n’existerait pas sans eux. Julien est posté au virage Porsche, qu’il qualifie de premier choix «parce que ça roule à 230 km/h».

Il est Manceau, habite tout près du circuit. Gosse, il allait voir les essais avec son père et son grand-père, jamais la course. «Les billets étaient trop chers», dit-il. Il se souvient qu’il laissait la nuit les fenêtres ouvertes pour entendre le vrombissement des moteurs, les freinages. «Je croyais qu’il n’y avait qu’un pilote par voiture et qu’il roulait pendant 24 heures. Ils étaient mes héros.»

Sébastien Buemi, «de très près»

Il se souvient aussi des Panoz, ces voitures américaines des années 90 «qui faisaient un bruit d’enfer». «Quand une passait, mon lit vibrait», assure-t-il. Julien a suivi des journées de formation pour devenir commissaire de piste et a bénéficié de cours de pilotage, car il a intégré un véhicule anti-incendie. Son pire souvenir: une Ferrari en 2007 qui de nuit a percuté le rail à 250 km/h. «Il a fallu aller récupérer les débris sur la piste, les autres voitures étaient ralenties mais elles roulaient quand même à 130 à l’heure, c’est très impressionnant dans le noir», explique-t-il.

Julien est bénévole comme tous les commissaires de piste. En échange, l’Automobile Club de l’Ouest (ACO), l’organisateur des 24 Heures, offre deux billets à la famille. «Ma femme et mon fils vont venir le 15 et le 16», se réjouit-il.

On le retrouve ce lundi-là sous la tente des commissaires place de la République, au centre du Mans. C’est la seconde journée du pesage des voitures et des vérifications techniques. Des milliers de personnes affluent, autant de badauds que de férus du sport automobile. Michel Papin, un chef de poste, précise: «On en profite pour promouvoir le rôle de commissaire. La moyenne d’âge est élevée, il faut du sang neuf.» Il confie, un brin moqueur, qu’il connaît le pilote suisse Sébastien Buemi, vainqueur l’an passé sur Toyota, de très près: «A Pékin, il est rentré dans un mur tout près de mon poste, idem à Paris en formule E…»

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Le Mans, 150 000 habitants, chef-lieu du département de la Sarthe, est une ville pour le moins calme. Une douceur de vie, un peu d’ennui certes, de la monotonie disent les plus jeunes enclins à poursuivre leurs études supérieures à Paris, à 56 minutes de là en TGV. Tout change à la mi-juin, durant une semaine. Et cela depuis 1923. Le Mans accueille la course automobile la plus prestigieuse du monde, sur le circuit Bugatti et sur une route nationale ouverte le reste de l’année à Mme et M. Tout-le-Monde. La fameuse ligne droite des Hunaudières, longue de 6 kilomètres, lançait les prototypes à 400 km/h pendant une minute. Deux chicanes les ont ralenties à partir de 1990 et ont réduit les risques accidentels.

Des chiffres impressionnants

260 000 spectateurs durant le week-end, 135 millions de téléspectateurs, 900 journalistes accrédités. Les retombées économiques se chiffrent à 130 millions d’euros. Quatre mille personnes travaillent pour l’ACO, l’un des plus gros employeurs de la région des Pays de la Loire. William Cance, 33 ans, est l’un d’eux. Il officie au pesage de la course, la seule où le contrôle technique se fait hors le circuit. Les 62 bolides sont acheminés sur des plateaux-remorques. «Ça garantit un succès populaire, les voitures défilent et sont très proches des gens», relève l’homme.

Les pilotes (trois par équipage) sont eux-mêmes présents. Ils sont interviewés sur un podium, signent ensuite des autographes, à l’image de Fernando Alonso, deux fois champion du monde de F1, coéquipier de Sébastien Buemi. De plus en plus de pilotes de la catégorie reine s’engagent sur les 24 Heures, ce qui a regonflé la fréquentation, qui était passée de 400 000 spectateurs en 1969 à 200 000 en 1999.

Rencontre avec Thierry Hamon, président de la Grande Parade. Depuis vingt-cinq ans, c’est le grand événement festif d’avant-course. La veille des 24 Heures, les pilotes montent dans des torpédos décapotables des années 40. Un défilé en ville qui attire 180 000 spectateurs. «Six orchestres rythment la parade, c’est un peu notre carnaval de Rio», sourit le responsable.

Anne-Marie, son épouse, est tout aussi impliquée. Là aussi, c’est une histoire d’enfance. Ses parents possédaient une droguerie à Arnage, sur le bord du circuit. «Quand j’étais gamine, les mécanos et même les pilotes s’arrêtaient pour acheter de la vaisselle jetable», dit-elle. Elle n’a de sa vie jamais loupé une édition.

Dans l’air du temps

Dans le contexte d’urgence climatique, juge-t-on au Mans l’événement en danger? «Roland-Garros et le Tour de France polluent davantage, et puis ce ne sont que deux jours sur 365», assène Thierry Hamon. L’ACO veut créer d’ici à 2024 une catégorie dédiée aux prototypes hydrogènes. Un modèle baptisé HMPH2G sera soumis à un test grandeur nature samedi en effectuant un tour de piste avant le départ de la course. «On prend le pari d’une voiture 100% propre», a commenté Pierre Fillon, le président de l’ACO. Qui ces jours-ci martèle devant la presse qu’il veut aller vers le zéro émission de CO2.

«En dix ans, nous avons déjà réalisé une économie de 50% de consommation de carburant», se félicite-t-il. Pas sûr que cela convainque le jeune public. Les 20-30 ans sont peu nombreux aux abords du circuit. La moyenne d’âge était assez élevée mardi soir le long des stands.

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Séance de dédicace, un rituel. Les gens adorent ça. Ils foulent la piste et sont alors au plus près des pilotes et des bolides. Lionel Perrin, qui gère un groupe sécurité, explique: «Pendant la course, les gens sont dans les tribunes, les pilotes dans leur voiture. Mais avant, toutes les occasions sont bonnes pour créer le contact, c’est la clé du succès des 24 Heures.» Scènes parfois émouvantes, comme cet adolescent qui voit Fernando Alonso, Sébastien Buemi et Kazuki Nakajima se lever et venir signer un autographe sur le pneu de son fauteuil roulant.

Christie, jeune femme inscrite en sciences politiques à Paris, est la première à se présenter au stand Kessel Racing (Ferrari 488 GTE) de l’équipage Manuela Gostner (Italie), Rahel Frey (Suisse) et Michelle Gatting (Danemark). Seul team 100% féminin. Christie écrit une thèse sur la place de la femme dans la compétition automobile. Elle espère décrocher un rendez-vous avec l’une des trois pilotes. Et confie: «Je reprends ce qu’Alain Prost a dit: si les hommes sont dans l’habitacle physiologiquement plus forts que les femmes, celles-ci leur sont mentalement supérieures.» Si au Mans les équipages sont encore masculins à 95%, une parité se dégage sur la grille de départ: depuis quelques années, les porteuses d’ombrelles sont aussi des porteurs.

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