Mondial 2018

Manuel Akanji, de l’anonymat à l’unanimité

Il y a trois ans, le défenseur de 22 ans jouait à Winterthour en Challenge League. Dimanche soir, il n’a pas déçu les attentes placées en lui en se montrant impressionnant de sérénité contre le Brésil. Une trajectoire fulgurante

Longtemps, personne n’a vu le garçon monter mais il a fini par arriver au sommet. Il y a trois ans, Manuel Akanji ferraillait avec les anonymes du football professionnel helvétique en Challenge League. Dimanche soir, le défenseur central de 22 ans a brillé au sein d’une équipe de Suisse qui a su museler le Brésil de Neymar en Coupe du monde (1-1). A Rostov-sur-le-Don, elle s’est découvert une âme et, pour l’alimenter, des hommes, dont ce jeune joueur qui n’a fêté sa première sélection que le 9 juin 2017.

Le sélectionneur Vladimir Petkovic n’est pas un révolutionnaire. Il ne chamboule l’ordre établi qu’en cas de nécessité. Entre l’Euro 2016 et la Coupe du monde 2018, il n’a consenti qu’à deux changements au sein de son équipe type. Le premier contraint par une blessure: Steven Zuber n’est titulaire sur l’aile gauche que parce qu'Admir Mehmedi n’est pas du voyage. Le second forcé par l’évidence: un défenseur de la trempe de Manuel Akanji, fort physiquement et doué techniquement, ne peut décemment plus être installé sur le banc. L’expérimenté Genevois Johan Djourou en fait les frais sans que ses qualités soient remises en question.

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Ces choix, Vladimir Petkovic n’a pas eu à les regretter contre la Seleção. Steven Zuber a inscrit de la tête le but de l’égalisation. Et Manuel Akanji a livré une prestation époustouflante, supérieure à tout point de vue à celle de son partenaire Fabian Schär, pourtant solide. Le joueur du Borussia Dortmund a remporté douze de ses treize duels, réussi ses trois interventions aériennes et ses quatre tacles, récupéré onze ballons. Gabriel Jesus (Manchester City) n’a pas existé parce que son cerbère ne l’a pas lâché. Il est par six fois allé chercher le cuir dans ses pieds. Il n’a par contre pas été loin de provoquer un penalty en deuxième période, mais l’arbitre n’a pas bronché.

Sous les radars

Devant son poste de télévision, Musa Araz – qui a joué avec Manuel Akanji à Bâle et en équipe de Suisse M20 – en est resté soufflé. «Il fait un match énorme, lance le milieu de terrain de Konyaspor, en première division turque. Je ne peux pas dire que cela me surprend complètement, car j’ai retrouvé le joueur que je connais, calme, serein. Mais ce qui est dingue, c’est la maturité dont il fait preuve alors que c’est la Coupe du monde, et qu’il y a le Brésil en face.»

«Il réalise un match de très, très haut niveau. Dans la droite ligne de ce qu’il fait ces derniers temps, somme toute, mais cela n’en demeure pas moins exceptionnel», valide Gérard Castella. Aujourd’hui responsable de la formation à Young Boys, le Genevois a été le premier à sélectionner le jeune homme en équipe nationale. Celle des moins de 20 ans. Avant cela, ses aptitudes étaient étrangement restées sous les radars des détecteurs de talent.

Manuel Akanji est né de père nigérian et de mère suisse à Wiesendangen, paisible localité de 4500 habitants à mi-chemin entre Zurich et Saint-Gall. Il commence le football dans le club local avant de rejoindre le centre de formation de Winterthour, où il fait toutes ses classes sans trop se faire remarquer. «Il est de 1995, la génération dont je m’occupais, reprend le technicien. Mais aucun rapport de match n’avait jamais signalé ce joueur. Je crois d’ailleurs que chez les moins de 18 ans, à Winterthour, il n’était pas toujours titulaire…»

Trois ans à toute allure

Un observateur avisé finit par souffler son nom à l’oreille de Gérard Castella, qui se déplace pour un match. Il passe 90 minutes à observer le jeune homme. Pas une de plus ne lui est nécessaire pour décider de le convoquer en équipe nationale espoir. «J’ai immédiatement été frappé par sa mobilité, sa vitesse d’exécution, sa promptitude à se retourner, à changer de direction, se souvient-il. Il avait alors le défaut de se jeter un peu trop. Mais ses qualités sautaient aux yeux.»

Manuel a dû connaître un déclic. Il a dû changer quelque chose à sa manière de vivre, de s’entraîner, ou alors il a simplement commencé à se projeter dans un avenir de footballeur professionnel.

Gérard Castella, sélectionneur 

Ces trois dernières années, la progression de Manuel Akanji a été exceptionnellement rapide. En juillet 2015, il quitte Winterthour pour Bâle. Deux saisons et quelques belles performances en Ligue des champions plus tard – et alors que Manchester United a également manifesté son intérêt –, il s’engage avec le Borussia Dortmund pour plus de 20 millions d’euros. En Bundesliga, il s’impose immédiatement. Six mois plus tard, il apparaît comme un titulaire incontournable pour l’équipe de Suisse à la Coupe du monde.

«Selon moi, Manuel a dû connaître un déclic, lance Gérard Castella. Il a dû changer quelque chose à sa manière de vivre, de s’entraîner, ou alors il a simplement commencé à se projeter dans un avenir de footballeur professionnel. Le mental joue un rôle important.» Musa Araz, souvent en contact avec celui qu’il considère comme un ami proche, avance une autre explication: «Manu n’a pas eu tout le parcours classique des sélections nationales dès les moins de 15 ans. Du coup, il débarque dans cet univers avec une fraîcheur que certains ont un peu perdue en route. Il vient de tout en bas et il ne l’oublie pas, alors il savoure.»

Futur capitaine?

Son premier sélectionneur vante un garçon «à l’éducation impeccable». Son pote lui reconnaît un environnement familial stable et sain. «Ses parents lui ressemblent, ils sont adorables. Il a une sœur dont il est très proche, qui joue aussi au foot à Winterthour. De son entourage, il a tiré une simplicité et une humilité qu’il n’a pas perdues en s’imposant à Bâle, puis en Bundesliga, puis en équipe nationale.»

Ses performances convainquent déjà tout le monde et il aura l’an prochain l’opportunité de travailler au Borussia Dortmund avec Lucien Favre, un entraîneur qui n’a pas son pareil pour exploiter la marge de progression de ses joueurs. Mais c’est peut-être hors du terrain qu’il peut encore grandir. Pour l’instant, Manuel Akanji accomplit ses obligations médiatiques liées à la Nati sans rechigner, mais avec une certaine timidité.

Est-ce vraiment lui? «Pas du tout, se marre Musa Araz. Il n’est peut-être pas aussi extraverti que Breel Embolo, mais pas loin. C’est un blagueur, certainement pas un mec réservé quand tu le connais bien.» Pour Gérard Castella, affirmer sa personnalité même hors de sa zone de confort sera son prochain défi. «Pour l’heure, c’est un gars agréable mais qui ne parle pas beaucoup, qui préfère s’exprimer sur le terrain. Il peut se permettre d’assumer un rôle plus en vue. S’il le fait, cela ne m’étonnerait pas qu’on tienne là le prochain capitaine de l’équipe de Suisse.»

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