C’est le dernier train journalier pour la ligne Bastia-Casamozza. Cela tombe bien; l’autorail ronflant semble être pressé de faire reposer sa carcasse. Arrivé en gare de Furiani, le mince convoi n’est pas le seul à paraître effrité. Quelques mètres plus loin se dresse plusieurs bâtiments aux murs décrépis, dont le plus imposant n’est autre que le stade Armand-Cesari. L’arène aimante un important flux de fans traversant négligemment la voix ferrée. D’autres supporters, affalés dans un cabriolet, multiplient les tours de giratoire pour exhiber leurs couleurs. Dans une heure et demie, le Sporting Club de Bastia affronte Toulouse.

Appuyé contre un flanc de la boutique officielle, Luca n’attend pas le spectacle, il compte le faire: «Tu as déjà entendu dire que Bastia était le meilleur public de Ligue 1? C’est la vérité. Chez nous, ça chante comme ça ne chantera jamais au Parc de Princes.» En ce début de soirée, l’ambiance est pittoresque. Dressé sur la colline, le village de Furiani, siège de la célèbre bière à la châtaigne Pietra, rajoute un élément de choix à la scène. «Bastia, c’est un mythe. On a joué une finale de Coupe d’Europe en 78, je te rappelle. Et le stade de Furiani est peut-être vieux, mais l’atmosphère est unique. C’est vrai que les continentaux craignent leur déplacement ici. L’accueil corse, c’est spécial», jubile Luca.

Le SC Bastia, symbole nationaliste

A l’intérieur de l’enceinte, les applaudissements annoncent l’échauffement de l’équipe bastiaise, bercé par des chants entremêlant accords de guitare et langue corse. «Je sais, cela ressemble vraiment à de l’italien, commente Sébastien, installé en tribune nord. Mais c’est bien du Corse. Il y a une quinzaine d’années, la langue n’était plus enseignée à l’école, et aujourd’hui, on la retrouve à gauche, à droite. Cela va de paire avec le retour des valeurs traditionnelles et du désir d’autonomie, toujours plus marqués. Le Sporting est l’emblème du sport corse, et les gens l’utilisent aussi comme une forme de symbole nationaliste. Le football, c’est la grande fierté de l’île.»

Une fierté légitime. Selon une récente étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques, la Corse est la région la plus pauvre de France. Envers et contre tout, cette dernière a pourtant la capacité d’alimenter deux clubs professionnels à Ajaccio (l’ACA et le Gazélec) et deux autres à Bastia (le Sporting et le Cercle athlétique). Cette saison encore, grâce à la sensationnelle montée du «Gaz’», la Corse bénéficie de deux représentants en Ligue 1, championnat considéré comme l’un des cinq plus relevés d’Europe. Sébastien vibre: «En Corse, le football est partout. Au travail la journée, dans les bistros l’après-midi, à la maison le soir. C’est un véritable phénomène, à Bastia comme ailleurs. 300 000 habitants et quatre clubs pros, c’est de la folie. Même ici, les gens n’arrivent pas à l’expliquer. C’est le miracle corse.»

Un football à l'image de son île

Pour Didier Rey, professeur à l’université de Corse et auteur du plusieurs ouvrages sur le football méditerranéen, le miracle traduit les valeurs de l'île: «Dès l’entre-deux-guerres, le football est le premier sport pratiqué en Corse ainsi que le plus populaire, le tout dans le cadre de compétitions strictement locales. Il reflète parfaitement les comportements culturels insulaires, notamment par l’engagement physique de tous les instants et la volonté farouche de s’imposer face à l’adversaire.» Le football pratiqué en Corse (qui a été génoise, indépendante, puis française) est incontestablement marqué par son image d'île de combat, par son identité guerrière. Un phénomène personnifié par Yannick Cahuzac, capitaine du Sporting, et petit-fils de Pierre Cahuzac, l'entraîneur de l’équipe de légende qui atteignit la finale de la Coupe UEFA en 1978. «D’accord, Cahuzac est plutôt limité techniquement. Mais il est corse et sa combativité est sans faille. Furiani adule ce genre de héros», affirme Sébastien.

Si le football corse est engagé, son autre particularisme réside dans son rapport avec l’adversité, notamment les clubs français du continent. «La vraie rupture intervient en 1959. Dans la Corse de l'époque, la demande d’intégration est très forte. Il n’est nullement question de nationalisme. Or, les modalités de l'intégration des clubs de l'île aux compétitions nationales ont été profondément traumatisantes. En mars 1959, une réforme du Championnat de France amateur crée une compétition ouvertes aux clubs métropolitains et à ceux de l’Algérie française, sans ceux de la Corse qui a été purement et simplement oubliée. Après plus d’un mois de négociations, à l’inverse de toutes les autres ligues, celle de Corse voit sa participation limitée à un seul club, et la mesure ne sera levée qu’en 1993», développe Dider Rey.

Revanche symbolique

De leur côté, pour échapper à ces mesures, l’AC Ajaccio et le Sporting Bastia obtiennent le statut de club professionnel, et remportent le championnat de France de deuxième division en 1967 pour le premier, et en 1968 pour le second. Pour l’historien, il est évident qu’«il y a là une véritable forme de revanche symbolique, qui va lier très fortement les Corses et leur football».

L’opposition Corse-continent demeure au cœur de nombreux débats. En avril dernier, avant le coup d’envoi de la finale de la Coupe de la Ligue opposant Bastia au PSG, le président de la Ligue de football professionnel Frédéric Thiriez avait éludé l’étape traditionnelle de la poignée de main avec les joueurs, craignant des attitudes inopportunes de la part de l’effectif bastiais. «Mon seul objectif était que ce match se déroule dans une ambiance de fête. Ils nous en veulent parce qu'il arrive à la commission de discipline de les sanctionner, parce qu’ils font parfois des bêtises comme les autres clubs. Chaque sanction est un peu interprétée comme du racisme anti-corse», s’était-il justifié quelques jours plus tard.

Cocktails, loges et tout le tralala

Suivant l’échauffement de ses joueurs, Romain, supporter du Sporting et bastiais de souche, mâche un morceau de sandwich qu’il recracherait bien sur la Ligue: «A Paris, ils ne nous aiment pas. Comment expliques-tu que, lors des sept dernières rencontres, on a pris quatre cartons rouges? Thiriez est un abruti qui a l’idéal d’un football haut de gamme, cocktails, loges et tout le tralala. Ils parlent même de faire un championnat à 18 équipes au lieu de 20, tout cela pour exclure les équipes comme la nôtre.»

Revanchards, les clubs insulaires puiseraient une énergie probante à travers ce sentiment de défaveur. Dider Rey relève «des comportements exclusifs de la part d’instances nationales», mais n’oublie pas de nuancer: «Cette victimisation retarde, voire empêche la prise de conscience des mutations inéluctables du football. C’est aussi parce que le Sporting n’a pas su s’adapter à l’environnement du nouveau football des années 1980 que la catastrophe de Furiani (le 5 mai 1992, 18 personnes meurent suite à l’effondrement d’une tribune) a pu se produire. De dérogation en dérogation au prétexte que les instances nationales demandaient plus aux clubs insulaires, les infrastructures ont atteint un point de non-retour.»

Gestion à l'ancienne

Au-delà de son héritage culturel, le football à tête de Maure a su développer un modèle rare où l’amateurisme, considéré par de nombreux clubs comme un frein au développement, est élevé en valeur. «Le GFCA est un petit club qui fait avec les moyens du bord. Là-bas, le staff était surtout composé de passionnés bénévoles qui se démenaient pour leurs couleurs. Les gens d’Ajaccio adorent le football, et se réunissent autour du sport comme une famille à table», estime Yannick Kamanan, ancien attaquant du Gazélec Ajaccio. «Si l’on veut parler d’un modèle corse, il tiendrait dans ce maintien d’un football à caractère vraiment populaire et une gestion à l’ancienne, basée avant tout sur les rapports humains et sur la protection du groupe face à l’extérieur», ajoute Didier Rey.

Le bénévolat permet donc aux clubs corses d'éviter des charges colossales au niveau du staff. Quid des joueurs qu'il faut convaincre? Pour Sébastien, l’insularité et son mode de vie seraient d’indéniables attraits, comblant aisément un manque à gagner salarial: «C’est certain, ces gars, ils viennent pour le front de mer, le soleil, la cuisine méditerranéenne. Sans cette offre, je doute que le Sporting, malgré son histoire et son public, serait très attractif, parce que les joueurs veulent d’abord des gros revenus.» En mai dernier, suite à l’accession en Ligue 1 du Gazélec, son président Olivier Minicon avait plaisanté à ce sujet: «Le téléphone sonne beaucoup en ce moment, car les joueurs veulent venir profiter de nos plages.»

Plus une faiblesse qu'une force

Alors, l’île de Beauté aurait-elle tout d’un paradis du ballon de rond ? L’affaire n’est pas aussi simple, selon Luca: «Prenez un gâteau. S'il est petit et que vous en coupez deux, trois tranches, qu’est-ce qu’il vous reste? Ici, le tissu économique n’est pas suffisamment dense pour soutenir deux, voire trois clubs de niveau professionnel. L’AC Ajaccio et le Gazélec, par exemple, ils feraient mieux de fusionner, d’allier leurs sponsors. Mais il y a des rivalités historiques. Cela ne se fera jamais.» Même son de cloche du côté de Dider Rey: «Cette multiplication est plus la marque d’une faiblesse que d’une force, c'est l’éparpillement des hommes et des moyens sur une île économiquement faible. Les ressources proviennent des collectivités locales qui, plus d’une fois, ont sauvé les clubs de la disparition pure et simple. Mais, en ces temps de disette des fonds publics, les collectivités demeurent précaires. Les clubs corses sont toujours à la limite de la rupture.»

20h, la ferveur a gagné l’arène de Furiani peu après que la musique polyphonique a fait crépiter ses enceintes, ainsi que la fierté de Sébastien : «En France, la Corse est peu mise en avant sur les plans politique et économique. A travers le football, on prouve que, nous aussi, on est capable de produire le meilleur.» Malgré un effectif vieillissant (30 ans de moyenne d’âge), le Sporting l’emporte rageusement (3-0) sur des Toulousains impuissants ce soir-là. En tribune, pas d’échauffourée, mais des chants sincères. Un constat défiant l’image violente que véhiculent les fans bastiais dans les médias français. Seul incident: le déclenchement soudain des jets d’arrosage en pleine première mi-temps, renvoyant pendant quelques secondes les joueurs sur la touche. Pas de doute, l’ultime vertu du football corse, c’est bien de savoir mouiller le maillot.


Le potentiel d'aller encore plus loin

Inhabituel pour un club de Ligue 1, le stade Armand-Cesari ne compte aucun écran géant pour diffuser des spots commerciaux, et encore moins de loges feutrées aux vitrines panoramiques. A la mi-temps de la rencontre, le speaker rappelle austèrement que «Corsica Ferries est le partenaire historique du SCB», et que «Ford, s’apprêtant à s’implanter à Bastia, vient s’allier au Sporting pour le reste de la saison».

Pour développer son identité commerciale malgré des supports de communication vétustes, les dirigeants bastiais ont fait appel à des «Pinzuti», des Français continentaux. Président de l’agence Sport&Co, basée à Paris, Eric Conrad évoque les grands termes du mandat: «La collaboration avec le SC Bastia a débutée en 2012, alors que le club accédait à la Ligue 2. Nous avons un contrat d’exclusivité en ce qui concerne l’ensemble des droits publicitaires, RP et promotionnels. Pour gérer cela, une équipe de quatre personnes a été directement installée sur place.»

Seizième budget de Ligue 1

Eric Conrad avoue que le Sporting lui a donné du fil à retordre: «Le club était très en retard dans la gestion de ses droits marketing: pas de stratégie, pas de politique tarifaire. Nous avons défini un modèle commercial plus en phase avec les standards des clubs professionnels, notamment en revalorisant les prestations proposées aux sponsors, et en réalisant certains aménagements dans les espaces de réception.» Cette saison encore, le Sporting roule avec un budget d’une vingtaine de millions d’euros, le seizième, sur vingt, de la Ligue. Le classement est d’ailleurs clôturé par les quatorze millions du Gazélec Ajaccio.

Loin de soupçonner un épuisement des ressources, le responsable de Sport&Co estime qu’en Corse, «il y a du potentiel pour aller encore plus loin». «Par ailleurs, 40% du chiffre d’affaires sponsoring provient d’entreprises de dimension nationale, surtout actives sur le continent. Et il y a beaucoup de Corses à Paris», note-t-il. Malgré ces espoirs de développement, Eric Conrad et son agence ne veulent pas se risquer à bouleverser les codes ayant accompagné l’histoire (Bastia fête ses 110 ans en 2015) et la réussite du club: «Le SCB est un symbole. Il peut inspirer la crainte d’un club autonomiste, mais aussi évoquer les atouts ensoleillés de l’île de Beauté. En fait, nous capitalisons beaucoup sur les vecteurs identitaires et culturels corses. Ce serait une erreur que de faire entrer le club dans une norme continentale.»