Maradona est mort. A 60 ans, dont cinquante d’une vie d’excès menée sous l’œil des caméras, dans la lumière dévorante de la fascination d’un pays capable, comme aucun autre, de produire des icônes planétaires. L’Argentine a donné au monde Carlos Gardel, Evita Peron, Juan Manuel Fangio, Che Guevara. Comme eux, Maradona était une idole moderne. Comme eux, l’annonce de sa mort, à la fois incroyable et prévisible, suscite une émotion mondiale.

A 10 ans, il est déjà une attraction, qui divertit les foules par ses jonglages à la mi-temps des matchs professionnels. A 12 ans, il est le chef d’une famille aussi pauvre que nombreuse, qui s’en remet à son talent pour sortir de Villa Fiorito, un bidonville de la banlieue de Buenos Aires. A 15 ans, c’est une vedette nationale. Ayant grandi trop vite malgré une taille modeste (1,63 m), bombardé dans un monde d’adultes sans formation, ni entourage, il n’a pour bagages que son pied gauche magique, de l’orgueil, une intelligence qui ressemble à de l’instinct et un courage hors norme.

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En Argentine, où le surnom est un baptême social, ceux de Maradona racontent l’évolution du phénomène. Sa famille l’appelle «Pelusa» (peluche), la presse le nomme «El pibe de oro» (le gamin en or), le pays le consacre «D10S» (avec un 1 et un 0 à la place du i et du o pour signifier à la fois le Dieu et le Dix) lorsqu’il marque deux buts légendaires lors du même match de la Coupe du monde 1986 contre l’Angleterre. Le premier, à la 51e minute, de la main («la main de Dieu», dira-t-il); le second, à la 54e minute, après avoir parcouru tout le camp adverse et dribblé la moitié de l’équipe anglaise. Tout Maradona tient dans ces quatre minutes-là. Il était ange et démon, dieu du ballon et simple mortel.

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Dans la très riche et universelle histoire du football, Diego Maradona est un cas unique car hors du temps. Il est star, au sens rock’n’roll du terme, quand Pelé, Beckenbauer, Cruyff ou Platini n’étaient que des vedettes, mais il n’est pas du tout protégé comme le sont aujourd’hui Messi ou Cristiano Ronaldo. Son transfert record (pour l’époque) à Naples en 1984 le propulse avant l’heure dans le «foot-business», et dans les griffes de la Camorra. Trente ans avant les réseaux sociaux, sa vie est constamment épiée, filmée, commentée. Il n’y a aucun filtre.

Lui n’en met guère. Il dit ce qu’il pense, monte un syndicat des joueurs, se mêle de politique, se bat seul contre un pays (l’Italie) lors de la Coupe du monde 1990. Il s’oppose à la FIFA, tombe pour dopage en 1994 (le dernier cas positif recensé à la Coupe du monde), tente de se relancer une dernière fois, s’acoquine avec Chavez et Castro. Il ne convainc jamais vraiment comme entraîneur. Il grossit, maigrit, grossit à nouveau. Sa vie est une telenovela parfois pathétique, mais elle est vraie, authentique, hors norme. Jamais dieu ne fut plus humain.